Chapitre 10

Mardi 1er juillet 2025

Peu après neuf heures, j’embrassai ma petite famille et quittai l’appartement pour retrouver Valérie. Je ne voulais pas assister à leur départ. Je n’aimais pas être celle qui « reste » et qui regarde les autres s’éloigner.

Vingt minutes plus tard, Valérie et moi commençâmes notre journée shopping dans la plus grande rue commerçante de Bruxelles. Les soldes y avaient attiré au moins la moitié de la ville, si bien qu’à dix heures trente du matin il s’avérait difficile d’effectuer un achat dans de bonnes conditions. Les vêtements avaient été jetés en pâture dans des bacs autour desquels des femmes-vautours s’agitaient à l’affut d’un string qui les comblerait de bonheur. Des mamans utilisaient leurs poussettes comme des chars d’assaut pour se frayer un passage au péril de leurs enfants qui, transbahutés de droite à gauche, d’avant en arrière, hurlaient de toutes leurs forces. D’autres sans-gênes se plantaient devant moi, prêts à bondir lorsque je lâcherais la proie qu’ils convoitaient furieusement. Comment avais-je pu m’emparer de ce short qui leur était destiné ? Je ne comptais plus ceux qui dépliaient sans replier, et ne prêtais aucune attention aux petits malins qui débarquaient en famille ou en groupe, pour que l’un attende à la caisse pendant que ses acolytes s’encombraient les bras. Au milieu, des étudiants, embauchés pour l’occasion et affublés d’un tee-shirt uni voyant, foudroyaient du regard ces adultes, qui, toutes générations confondues, leur donnaient une leçon de grossièreté.

Bref, à onze heures et demie j’avais déjà eu envie de commettre une bonne dizaine de meurtres. À midi moins le quart, je craquai ; nous quittâmes la zone épuisées et énervées.

Nous décidâmes d’aller manger immédiatement avant que la faune sauvage n’assaille la sandwicherie bio du coin de la rue. Mais c’était sans compter sur tous les malheureux qui avaient eu la même idée que nous. Au bout de trente longues minutes infernales, nous sortîmes de là, panier-repas en main, et décampâmes aussi loin que possible. Le Jardin Botanique, avec ses touristes et ses canards, se présenta à nous comme une terre d’accueil paisible.

Nous étudiâmes quelques instants le cadeau de Jan, chèrement dégoté dans un magasin de sport : un gilet de cycliste qui changeait de couleurs selon les humeurs du pédaleur. Vert souriant, orange grincheux, rouge furieux. Grâce à un détecteur des variations du rythme cardiaque, qu’il devrait porter comme un bracelet, le gilet s’adaptait. En rigolant, nous imaginions Jan sortir de chez lui et jouer au feu tricolore. En vert lorsqu’il enfourcherait son vélo, en orange au coin de la rue et en rouge cinq-cents mètres plus loin. Il arrivait toujours à l’école en colère, vociférant sur ces « abrutis d’automobilistes, inconscients, dangereux et pollueurs », comme il disait.

Aux environs des seize heures, je me dirigeai vers la maison. J’effectuai une halte au supermarché pour remplir le réfrigérateur. Lorsque je passai la porte, chargée comme un mulet, un calme plat régnait dans l’appartement. Je stockai mes courses au frais, puis découpai les étiquettes de mes précieux achats : une robe, deux tee-shirts et un short que je rangeai dans mon armoire.

Soudain, je réalisai que j’étais vraiment seule. Pas un bruit, pas un cri, pas un jouet qui couine. Rien. Je fis le tour de l’appart, cherchant une peluche sur le parquet, un bout de madeleine trainant sur un meuble, des chaussures abandonnées dans un coin. Rien. L’endroit était désert.

J’aurai pu hurler de joie et courir nue dans le couloir. Mais non. Coup de blues oblige, je pris un verre d’eau fraiche et restai assise, seule au monde, dans la cuisine. Me revint alors en mémoire le départ de mon père. Je me souvins qu’au bout de quelques jours, même son parfum avait totalement disparu. Les larmes montèrent. Je frottai mes yeux quand le téléphone sonna. Je reniflai et décrochai. Une vague de bonheur m’envahit dès que je reconnus la voix. L’appel provenait de ma mère, elle pensait à moi. Elle m’annonça qu’ils étaient bien arrivés, que le voyage n’avait pas été trop dur, que l’hôtel était super et qu’il faisait beau. En résumé, que des bonnes nouvelles. De mon côté, je lui racontai brièvement ma journée en enfer et la remerciai une nouvelle fois pour l’enveloppe. Revigorée par la douce voix de ma maman adorée, je contactai Lucas et nous convînmes de nous voir le lendemain. Il m’invitait au restaurant pour fêter mes résultats, il allait annuler son rendez-vous pour moi.

À 22 h, je retrouvai, ravie, mes amis dans la loge d’ALE.

À notre grande surprise, nous nous matérialisâmes sur un tas de détritus.

— C’est la totale ! s’exclama Eo. Nous sommes projetés dans la poubelle du monde.

D’instinct, je mis ma main devant mon nez et ma bouche. Comment mon cerveau pouvait-il inventer des choses pareilles ? L’odeur fétide qui nous enveloppait était insoutenable. Comme l’haleine d’un fumeur qui a bien arrosé une soirée et s’est pieuté sans se laver les dents. Une infection.

Cette zone sinistrée abritait une multitude de parasites qui virevoltaient dans tous les sens et dont le bruissement d’ailes m’assourdissait. Je remuai les bras et tournai sur moi-même pour éloigner ces monstres dont j’avais une sainte horreur. Les concepteurs d’ALE avaient tout compris : quelques insectes dans le scénario et la tension devenait palpable.

L’Émissaire, après avoir relevé le col de son manteau, s’accroupit et ramassa des morceaux de papier.

— Je suis heureux de vous annoncer que nous avons changé de continent, fit-il en rejetant au sol ce qu’il tenait en main. Amérique du Sud, Mexico, enfin un de ses bidonvilles probablement.

Les montagnes de déchets s’étalaient à perte de vue. Le ciel était plombé de nuages gris et de millions d’insectes. Je me sentais mal à l’aise ici, j’avais déjà envie de partir.

— Regardez là-bas ! s’exclama Eo en tendant son index, nous avons de la compagnie !

Je tournai la tête dans la direction indiquée et distinguai trois silhouettes qui avançaient avec précaution, visiblement sur le qui-vive. Eux ne paraissaient pas nous avoir remarqués.

— Gamers ? demandai-je, suspicieuse.

— Yep, répondit Eo après les avoir observés attentivement. Ça y ressemble.

— Mais ceux-là, non, ajouta L’Émissaire en pointant une main vers notre gauche. J’aperçus à mon tour d’autres personnages, décharnés et plus nombreux, qui évoluaient au milieu du taudis comme des âmes en peine. Mon instinct me souffla que nous nous trouvions sur leur territoire. Par mesure de sécurité, nous nous mîmes à couvert derrière la carcasse d’un réfrigérateur avant d’être repérés. Eo tournait la tête d’un côté à l’autre.

— OK, L’Émissaire, c’est toi le métamorphe. Reprends ta forme d’aigle et fais-moi un rapport sur ce que tu vois. Il faut qu’on avance dans une direction puisqu’on n’a pas de flèche.

— J’ai un problème. Je ne peux pas le sélectionner. Un message m’indique que l’option « aigle couronné » n’est pas disponible dans ce pays.

— Argh, ils se foutent de nous ! lâcha Eo. Qu’est-ce que tu as comme possibilités ?

— J’ai… la mouche, le moustique et tout un tas d’autres bestioles dans le genre.

Je souris. Ce n’était sans doute pas le moment, mais d’imaginer notre beau combattant en moustique, c’était vraiment drôle.

— Bah, choisis, mon gars ! C’est toi qui gères. Grouille, s’il te plait, car les Mexicanos approchent.

— OK.

L’Émissaire ne paraissait pas très convaincu. Son avatar se figea quelques secondes puis, dans un éclair bleuté, il se transforma.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? pouffa Eo.

— Un dindon, répondit l’américain, peu fier.

Eo et moi éclatâmes de rire. L’Émissaire, du haut de ses quatre-vingts centimètres, avait les plumes dorées avec des reflets bronze sur le corps. Celles de sa queue arboraient des tons verts, bleus et violets. La peau de sa tête turquoise était recouverte de verrues rouge vif. Trop mortel !

— Un dindon, répéta Eo quand il vint à bout de son fou rire, mais d’où as-tu sorti ça ?

— Devant mes yeux s’affichent des catégories. J’ai sélectionné « oiseau », les insectes ne voient pas de loin, se défendit-il. Il y a beaucoup d’espèces d’oiseau sur ce continent. Il fallait choisir une lettre, j’ai opté au hasard pour D. Le dindon est le seul animal que je connaissais dans la liste.

Eo était plié en deux, il n’en pouvait plus de rire.

— Vite, un défibrillateur ! gargouilla-t-il. Je vais faire un arrêt cardiaque !

J’avais moi-même du mal à reprendre mon souffle. Entre chacune de mes respirations, j’entendais aussi L’Émissaire qui se marrait de lui-même en dodelinant de la tête.

— Heureusement que le ridicule ne tue pas ! gloussa-t-il.

— Dis, ça vole au moins, cette bête ?

— Faut croire que oui. Bon, j’y vais.

L’Émissaire s’élança sur ses courtes pattes, déploya ses ailes et à notre grande surprise, il s’envola. Enfin, il prit un peu d’altitude, mais ce fut certainement au prix d’un effort monstrueux de concentration.

— De Eo à Dindon, de Eo à Dindon.

L’Émissaire s’étouffa.

— Roger Eo.

J’en croyais pas mes oreilles. Même dans des situations extrêmes, ils arrivaient à plaisanter. J’avais de sacrés équipiers. Sans doute les meilleurs.

— Le bidonville a l’air gigantesque, déclara L’Émissaire, plus sérieusement. Je vois l’esperluette de sauvegarde, elle clignote de loin.

Notre compagnon tenta de faire demi-tour, mais le dindon ne semblait pas fait pour planer.

— Bon, de l’autre côté, reprit-il après quelques efforts, je distingue une grande muraille. Incroyable, elle est immense ! J’ai l’impression qu’elle en fait le tour complet.

— Ça va pas être simple, souffla Eo.

L’Émissaire redescendit, non sans difficulté. Il percuta le sol, perdit quelques plumes au passage avant de retrouver sa forme initiale.

De mon côté, chassant en vain les insectes de la main, j’observais l’autre trio d’aventuriers. Il venait de se mettre en mouvement d’une allure décidée, droit vers les Mexicains. Ils fonçaient dans le tas.

— Tu les connais ? demandai-je à Eo.

Il jeta un coup d’œil par-dessus mon épaule.

— J’en connais un. Il se fait appeler Exo7. Un ramolli du bulbe… Laissons-les passer devant, annonça-t-il, les suivant du regard.

L’Émissaire débarrassa son manteau de quelques détritus. Il venait nous rejoindre quand, soudain, le sol remua.

— Houla, ça bouge là-dessous, fit Eo en tendant les bras pour garder son équilibre. C’est le signal, on se tire ! Ça devient trop glauque ici. On suit les autres.

À peine avions-nous levé le pied que le sol se mit en éruption, recrachant des dizaines de rats. Cette coulée de lave grisâtre émettait un son strident qui me glaça le sang. Nous courûmes de plus belle. Devant nous, le groupe d’aventuriers shootait au laser sur les autochtones, dégommant sur leur passage ces êtres dont le déhanchement m’évoquait des morts-vivants. Derrière nous, la vague de rongeurs déferlait dans notre direction.

Je sortis mes armes et tirai de temps à autre dans l’amas poilu qui me poursuivait. À chaque shoot, les rats s’écartaient en cercle, comme si je dessinais des ronds dans l’eau après y avoir jeté un caillou. Au bout de trois-cents mètres, je trouvai sur mon chemin des cadavres d’hommes dont les corps étaient déformés et les visages ravagés par des pustules purulentes. Je devais être en plein cauchemar. Je ne comprenais pas la présence de cette scène irréaliste dans ALE.

Tout à coup, au milieu de cette hécatombe humaine, un bras m’agrippa le pied. Je trébuchai. Je me retournai et croisai le regard d’un zombie gisant à terre. Il tira sa langue, me montra les quelques dents qui lui restaient et prononça :

— Responsabilidad.

Le traducteur automatique ne fonctionna pas. Par déduction, je compris « responsabilité ». Le Mexicain me cracha au visage, lâcha mon pied et s’écroula raide mort, ou re-mort s’il l’avait été auparavant. D’un bond, je me relevai. Dégoutée, je m’essuyai du revers de la main. Mes équipiers venaient à ma rencontre.

— Ça va ? me demanda L’Émissaire.

— Euh, oui et non. Ce type m’a parlé et…

— On verra ça plus tard, Wave, me coupa Eo, il faut bouger.

Il tira deux ou trois fois au sol pour éloigner les rats qui ne grouillaient plus qu’à deux mètres de nous. Arrivés au pied des premiers baraquements du bidonville, Eo nous suggéra de passer par les toits. Nous bondîmes sur la première cabane et avançâmes en sautillant aussi vite que possible sur des piquets, des planches en bois et des poutrelles de fortune, tout ce qui semblait rigide.

— Stop ! m’écriai-je, en équilibre précaire sur une plaque en tôle. J’ai un souci !

L’Émissaire, derrière moi, se rapprocha lentement. Eo fit demi-tour.

— Qué pasa ? demanda Eo.

— J’ai un « Warning » qui vient de s’afficher. Ça me fait comme un voile rouge devant les yeux. Ma jauge Santé… elle descend. Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

— Tu as touché quelque chose ?

— Non. Y’a que ce type, là-bas. Il m’a craché au visage.

L’Émissaire baissa la tête, l’air pensif, puis il déclara :

— Contamination.

— Comment ça, contamination ?

— C’est la leçon du jour d’ALE. Regarde où nous sommes, dit-il en balayant le paysage postapocalyptique des yeux. C’est évident, maintenant. La décharge, le mur, les rats, ces hommes défigurés… C’est la maladie qui règne ici. La maladie à grande échelle.

Un court silence s’installa.

— En attendant, je suis toujours avec cette alarme, rappelai-je lentement.

— T’as un medkit, Wave. C’est le moment de l’employer.

J’ouvris mentalement une boite de dialogue, sélectionnai l’option « inventaire » et utilisai mon pack comme l’antibiotique du futur. Ma jauge Santé grimpa d’un coup, le voile rouge se dissipa, l’alarme disparut. Je fus soulagée.

Nous repartîmes en silence, conscients que le jeu avait pris une nouvelle tournure. Il ajoutait une tension nerveuse, il nous attaquait physiquement et psychologiquement.

Nous arrivâmes sur des maisons en dur, puis aux abords d’une très grande place rectangulaire. Perchés sur un toit plat, tapis derrière un muret, nous découvrîmes alors l’esperluette gravée sur une immense cuve en fer, rapiécée de toutes parts et surmontée par un entonnoir géant. Le tout reposait sur une structure métallique dont seuls les habitants devaient détenir le secret de construction, tant l’ensemble me paraissait chaotique. Au pied de la tour de métal, une meute d’hommes enragés montait la garde. Armés de bâtons, barres à mine et divers outils rigides, ils tournaient en rond et grognaient comme des chiens.

— Je vais mettre mon armure et sauter dans l’arène, chuchota Eo.

— Attends, déclara L’Émissaire d’un ton ferme, sa main posée sur le torse d’Eo.

— T’inquiète, je vais les tailler en pièces à la sulfateuse.

— Non Eo, je pense que tu fais erreur.

Eo l’interrogea du regard.

— Si on considère que ces gens sont malades, ils font partie des « gentils ».

— Mais enfin, regarde-les, grogna Eo. Tu trouves qu’ils ont l’air de gentils ? Ils sont armés jusqu’aux dents. Ils sont hargneux. Je t’assure, ils ne nous veulent pas du bien.

L’Émissaire remuait la tête en signe de négation. Pour la première fois, notre groupe n’était pas d’accord. Notre trio avait une brèche et je n’avais pas encore pris position.

— Qui plus est, poursuivit Eo, tu crois vraiment qu’ils vont nous laisser passer ?

— Non, effectivement.

— Donc nous sommes d’accord. Écoute, on tire le moins possible, juste le temps pour nous d’atteindre la sauvegarde. C’est un bon compromis, ça, hein ?

— Non Eo, je regrette, on ne peut pas faire de compromis de ce genre.

Eo le regarda, stupéfait.

— Alors là, je suis perdu, mon gars.

— Tu ne peux pas en tuer un ou deux ou dix juste pour passer. Si nous considérons qu’ils sont du bon côté de la barrière, nous devons garder tout le monde en vie.

— T’as fumé un pneu ou quoi ? Ohé, mec ! Nous sommes dans le jeu là. On avance, on zigouille et on sauvegarde. Le lendemain, rebelote. On ne fait pas de politique ici.

— Il y a une autre option, insista L’Émissaire.

Eo soupira, jeta un coup d’œil au-dessus du muret et reprit :

— Tu veux faire diversion, c’est ça ?

Le grand Black sourit.

— Exactement !

— T’as un plan ?

L’Émissaire se tourna alors vers moi.

— Pourquoi tu me regardes bizarre ? m’étonnai-je. J’ai pas de plan moi !

— C’est toi qui as le pouvoir des éléments.

— Et alors ? Je ne vois pas le rapport.

— Que cherchent-ils à défendre ? demanda-t-il.

— Le point d’eau, répondit Eo, qui raisonnait plus vite que moi.

— Exactement.

— C’est débile en plus, cette eau de pluie ne doit pas être potable, déclara Eo.

— Exactement, insista L’Émissaire. Mais ça, personne ne le leur a dit.

— Tu sais, tu vas loin, toi, souffla Eo.

— J’ai toujours pas capté, avouai-je. Je ne peux pas transformer leur cuve d’eau de pluie en eau potable. Enfin, je crois.

— Sans doute, mais tu peux aller voir sous terre s’il y a de l’eau potable… m’expliqua-t-il d’une voix tranquille.

— Et après ?

— Après tu fais remonter cette eau.

Des tirs éclatèrent en contrebas. Nous passâmes la tête au-dessus du muret. L’autre équipe avait sauté au milieu de la place. Ils shootaient sans sommation sur les hommes qui bloquaient l’accès à la borne de sauvegarde. Les corps tombaient comme des mouches.

— Tu vois, grommela Eo, ils ne font pas de chichis, eux.

— Regarde, dit simplement L’Émissaire.

De multiples « -50 » de couleur rubis pétillaient comme des bulles de savon au-dessus des cadavres.

— Ils perdent des points, balbutia Eo, observant les chiffres s’inscrivant dans les airs.

L’Émissaire acquiesça de la tête.

— Prends le médaillon, Wave, à toi de jouer.

— Mais je vais dans quelle direction ?

— Tout droit vers le fond.

J’attrapai le médaillon et invoquai ma forme de sable. Mes grains formèrent une nouvelle pyramide. Je glissai sur le béton, trouvai une brèche dans le muret et m’écoulai jusqu’au sol. La chute me parut interminable, j’avais vraiment cru que mon corps se disloquait.

Arrivée en bas, impossible de m’infiltrer. La terre était trop dure. J’optai pour un changement de matière et choisis celle qui était déjà à mon contact. Je m’infiltrai et commençai ma descente dans les profondeurs mexicaines.

— Tu nous reçois toujours ? demanda la voix d’Eo.

— Oui, cinq sur cinq.

Plongée dans les ténèbres des sous-sols, je me demandai ce qui se passait à la surface.

— Faut les sortir de là ! annonça tout à coup L’Émissaire. L’un d’eux vient de faire un reset.

— Tu veux aider la concurrence ?

— Soyons bons joueurs, dit-il d’un ton léger.

— OK. On prend les lasers et on tire au sol pour maintenir les lépreux à distance, le temps que les deux gugusses nous rejoignent.

— C’est parti.

Eo siffla un grand coup. Je supposai qu’il souhaitait avertir les autres de sa présence. De mon côté, je descendais toujours plus profond. Heureusement que je n’étais pas claustrophobe, car je naviguais dans le noir absolu. Soudain, la matière dut se faire plus tendre et plus humide, mon avatar avait gagné en vitesse.

— J’approche, annonçai-je.

— On bascule sur la seconde fréquence de communication, Wave.

— OK.

Je ne savais pas que nous avions plusieurs fréquences, Eo avait tout bien étudié. J’ouvris une fenêtre de dialogue, cherchai les communications et passai sur la 2. J’entendis alors les deux autres aventuriers parler avec mes compagnons. Ils étaient sortis d’affaire.

— Il faut qu’on bouge, lâcha Eo, ils vont grimper sur les toits et ils sont de plus en plus nombreux.

Au même instant, un message clignota devant mes yeux.

— Oh non ! m’énervai-je.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit Eo.

— L’eau ! Elle est contaminée… j’ai de nouveau le warning.

Mon cœur s’accéléra. Je n’avais plus de medkit et j’étais coincée sous terre.

— Ils doivent pourtant bien acheminer de l’eau à la ville qui se trouve de l’autre côté du mur, déclara L’Émissaire.

Il y eut encore un bref silence. Mes coéquipiers réfléchissaient.

— Wave, dit soudain Eo, ne cherche pas une nappe phréatique, mais plutôt une conduite d’eau et fais-moi le décompte de ta jauge.

— Je suis à neuf sur dix.

— Concentre-toi, m’encouragea-t-il, j’ai un plan. Remonte un peu et cherche la conduite.

J’exécutai les ordres. Je me dirigeai vers la surface et commençai à dessiner un grand cercle autour de la place.

— J’ai trouvé ! J’ai trouvé ! Il y a effectivement une canalisation. Je suis à huit.

— J’espère que ce n’est pas le tout-à-l’égout, commenta L’Émissaire.

— OK ! s’exclama la voix d’Eo par-dessus la sienne. Peux-tu nous donner la position ?

— J’arrive !

— Wave, une fois qu’on a la position, on canarde la zone à nous quatre avec les lasers. Alors, tire-toi rapido. Grimpe près de la cuve.

Je remontai à la surface. Au contact de l’air, j’essayai une autre option de mon don et commandai « Léa tourbillon ». À la force du vent, je dessinai une croix sur le sol, puis me dirigeai vers la structure métallique. Je retrouvai ma forme humaine et grimpai à toute vitesse.

— Je suis à six.

Mes compagnons s’acharnèrent sur l’endroit indiqué. Ils creusaient, à coup de tirs au laser, un trou au milieu de la place. Celui-ci eut l’effet immédiat de stopper les assaillants. Je vis ma jauge passer à cinq alors que le trou n’était pas terminé.

— Je suis à quatre, annonçai-je, affaiblie.

Je dus m’assoir sur une poutrelle métallique, le dos contre la cuve. J’avais l’impression que mon avatar ne répondait plus, chaque geste me coutait en concentration. Un voile rouge couvrait mon écran. Un sentiment de tristesse m’envahit. Finie pour moi, l’aventure. Envolées, les chances de retrouver mon père. Mon avatar se mourait.

Tout à coup, une immense gerbe d’eau jaillit de terre et arrosa toute la place.

— Allez les gars, on y va ! cria Eo.

— Je suis à trois, soufflai-je, comme si j’avais du mal à respirer.

J’observai les quatre guerriers enjamber le muret et atterrir sur un balcon. Ils sautèrent en même temps effectuant chacun une pirouette différente. J’assistais à un vrai film d’action, dont l’image passait au ralenti. Elle était vraiment belle, cette scène. Ils traversèrent la place en courant et grimpèrent auprès de moi.

En bas, levant les bras vers cette eau saine qui leur pleuvait dessus, les habitants n’en croyaient pas leurs yeux. Certains étaient complètement abasourdis. D’autres criaient de joie. La gerbe diminua petit à petit pour laisser place à une fontaine.

Les garçons s’installèrent sur une plateforme, un peu en contrebas. Eux debout, moi assise, nous étions tous à la même hauteur.

— Il leur faudra une pompe, constata L’Émissaire, pragmatique.

— Mais c’est déjà pas si mal, répliqua Eo.

L’Émissaire acquiesça.

— Je suis à deux, murmurai-je.

Je restai immobile, dos contre la cuve, la main tendue vers l’esperluette.

— Exo7, reprit Eo en se tournant vers l’avatar de sa connaissance. Vous avez un medkit, n’est-ce pas ?

— Oui, pourquoi ?

— Donnez-le à Wave.

— T’es fou toi ?

Eo dégaina son laser et le pointa vers l’inconnu. Exo7, lui, portait son armure.

— Nous vous avons sortis de là. Vous n’êtes plus que deux. Tu veux finir seul ? Alors, dépêche, file ton pack à la jeune fille.

Exo7 comprit qu’Eo ne plaisantait pas. Il jeta un coup d’œil à son compagnon.

— Takatanker, file-lui.

L’autre tiqua un instant qui me parut une éternité, puis s’exécuta. Je pris le medkit et l’activai.

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