Chapitre 12

Mercredi 2 juillet 2025

À 19 heures précises, Lucas sonna à l’interphone. Pour l’occasion, je portais une robe noire qui s’arrêtait au-dessus de mes genoux avec un large décolleté devant, sexy, mais pas provocant. Je répondis à Lucas. Il ne me restait plus qu’à enfiler mes escarpins noirs à talons hauts et à prendre mon sac.

— Tu es superbe, dit-il, les yeux brillants.

Lucas portait un pantalon gris, une chemise bleu pâle et un pull sur les épaules.

— Merci, toi aussi.

Il sourit, m’embrassa avec envie et m’entraina jusque dans la rue voisine où était garée sa voiture. Confortablement installée, j’attachai ma ceinture lorsqu’il démarra.

— Alors, où m’emmènes-tu ?

— À la maison.

— Comment ça… à la maison ? Je croyais que tu m’invitais au restaurant !

Il rigola et me jeta un coup d’œil espiègle.

— C’est bien ça, je t’emmène au restaurant « À la maison ».

Je le dévisageai, intriguée ; il souriait, fier de lui.

— Tu veux dire celui où l’on mange dans chaque pièce de la maison ?

— Tout à fait.

— Oh ! quelle bonne idée ! J’en ai entendu parler, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y aller.

— Je pense que tu vas aimer.

Je m’enfonçai dans mon siège et étendis les jambes, trop heureuse de découvrir ce restaurant.

— T’y es déjà allé ?

— Oui, une fois, avec mes parents.

— Et quelle pièce avez-vous choisie ?

— La cave !

Pas étonnant, son père appréciait le bon vin.

— Et pour ce soir, laquelle as-tu choisie ?

— C’est une surprise.

Je sentais qu’il se réjouissait intérieurement de sa trouvaille.

— Allez… dis-moi, ronchonnai-je.

— Non, non, c’est une surprise.

— Tu m’as parlé d’un diner romantique. Voyons, t’as pas demandé la chambre tout de même ?

Je scrutai son visage de profil, tentant d’y déceler une information. Il me regarda et se mordit la lèvre inférieure. Je bouillonnais d’impatience.

— Non, quand même pas, sourit-il. Même si cela m’a longuement traversé l’esprit pour être honnête.

— Je veux bien te croire, relevai-je avec amusement. En parlant d’honnêteté, j’ai une question, risquai-je d’un ton léger.

— Je suis tout à toi, répondit-il du tac au tac, posant sa main sur ma cuisse.

— Non, sérieusement.

— Je suis sérieux, insista-t-il avec un soupir de plaisir.

— Est-ce que tu connais ALE ?

— Ali ? Non. Ali comment ?

— Ce n’est pas une personne, c’est un jeu. J’ai à moitié francisé le nom. En réalité, il s’appelle Alternative Life Experience. Je pensais que tu étais intervenu dans une de mes parties.

— Tu sais, moi, les jeux… Le peu de temps libre dont je dispose, je préfère le consacrer à autre chose de plus… concret, si tu vois ce que je veux dire.

Je souris à son allusion. Lucas ne m’aurait jamais menti.

— À quoi joues-tu, là-dedans ?

— Je découvre les résultats de l’action humaine sur la planète.

— Ah ! encore un truc écolo !

— Non, pas seulement, on y croise aussi de nouvelles applications, des développements technologiques.

Certaine que Lucas n’animait pas l’avatar de Valens et consciente que je ne devais rien dévoiler d’ALE, je déviai la conversation.

— Bref, revenons à notre histoire de restaurant. Combien y a-t-il de pièces ?

— Je n’en sais rien.

Lucas se pencha en avant et regarda à gauche avant de s’élancer sur l’avenue Houba de Strooper.

— Donne-moi un indice. Allez, où vas-tu nous faire manger ?

— T’es trop curieuse. Sois patiente, tu verras bien, nous y sommes presque.

Je m’enfonçai dans mon fauteuil. Il ne cracherait pas le morceau.

— Nous sommes arrivés ! annonça soudain Lucas.

Il tendit le bras vers le parebrise et désigna une maison aux briques rouges avec des balustrades sculptées. Il ralentit. J’ouvris grand mes mirettes, collai mon front contre la vitre et détaillai la façade de cette habitation énigmatique. La demeure devait dater du début du XXe siècle et s’élevait sur trois étages. Ses ferronneries finement ciselées évoquaient des herbes folles et son superbe sgraffite aux couleurs automnales la rendait unique.

Par chance, nous trouvâmes une place pas trop loin, dans une rue perpendiculaire. Lucas gara la voiture et nous sonnâmes à la porte d’À la maison. Une femme d’une cinquantaine d’années vint nous ouvrir et nous invita à entrer. Je tombai aussitôt sous le charme. Lucas donna son nom, j’en profitai pour la détailler.

Elle portait une ample jupe noire qui descendait jusqu’à ses chevilles. De petites ballerines sombres en velours, ornées d’un ruban soyeux, habillaient ses pieds. Son chemisier écru aux manches courtes était rehaussé par un collier de perles au bout duquel elle avait fait un nœud. Son visage était doux et souriant. Elle avait teinté sa bouche avec un rouge à lèvres rose pâle et souligné ses yeux noirs d’un peu de mascara. Au fond, elle était très naturelle et ses quelques rides, qu’elle ne cherchait pas à dissimuler, lui donnaient toute son élégance. Son parfum fleuri flottait dans l’air sans être brutal pour les narines. J’imaginais déjà un pur moment de bonheur et de détente.

— Vous avez réservé une table pour deux dans les combles, annonça-t-elle tout sourire après avoir consulté son livre de réservations.

— C’est exact, répondit Lucas.

— Si vous voulez bien me suivre.

Lucas affichait l’air badin de celui qui a préparé un bon coup. Les combles pour un diner romantique ? J’étais larguée. Nous n’avions pas la même conception du romantisme.

Nous montâmes en silence les escaliers en chêne foncé. Nos pas résonnaient sur le bois. À chaque palier, je jetai un coup d’œil dans les embrasures de porte, espérant déchiffrer le secret de chaque pièce. Je crus deviner la salle à manger au premier étage. La bibliothèque, elle, ne me laissa aucun doute. Au deuxième, le salon et peut-être le bureau. Enfin, au troisième, toutes les portes étaient closes. Je me demandais s’il existait un espace salle de bain. Lucas, qui me suivait de près, se réjouissait de mes regards furtifs et me faisait signe d’avancer de la main. Au-delà du troisième niveau, nous empruntâmes un escalier plus petit, aux teintes claires. Il flottait dans l’air une légère odeur de cire d’abeille.

Arrivée en haut des marches, j’eus le souffle coupé et des frissons me parcoururent le corps. L’endroit était splendide. Trois tables rondes disposées en triangle occupaient l’espace. Nous étions les premiers clients à cet étage. À mon grand bonheur, la femme nous installa près de la fenêtre. Pour être exact, c’était plutôt une baie puisque la moitié du pan de toiture était vitrée. Au loin, je pouvais voir l’Atomium scintiller. Je pris place. Je ne savais plus quoi dire.

— Ça te plait ? chuchota mon compagnon.

— Je suis bluffée, soufflai-je. C’est merveilleux.

Sous la peinture blanche, je pouvais deviner les briques qui soutenaient une charpente en bois colorée dans la même teinte. Accrochées au mur de gauche, des photographies sépia apportaient un cachet ancien. En haut, au centre, le visage d’un couple âgé. Puis, descendant comme un arbre généalogique renversé, toute une série de portraits d’hommes et de femmes, de plus en plus jeunes, jusqu’à une ribambelle de garçons et de fillettes. Les propriétaires devaient posséder de l’humour ou un sens aigu de la famille, car même les animaux de compagnie avaient trouvé leur place dans l’arbre : de nombreux chiens et chats, un cheval, des poissons rouges et un rat. Sur le mur d’en face, un paysage campagnard peint à l’huile était surmonté d’une horloge aux aiguilles arrêtées. Il était 11 h 58 ou 23 h 58, affichant ainsi la fin du jour comme les combles représentaient la fin d’une époque. Au sol, sur le parquet aux larges planches ternies, des coffres anciens dévoilaient leurs trésors. De l’un d’eux sortaient de vieux nounours qui semblaient me regarder. Dans un autre, je pouvais apercevoir de la dentelle, comme si la propriétaire y avait remisé ses robes d’antan. Le troisième regorgeait de boites en carton de jouets d’époque. Enfin, sur le buffet, trônait une balance Berkel bleu ciel dont les poids en fonte maintenaient les plateaux en équilibre.

Lucas demeurait silencieux. Il m’observait, ravi de l’effet magique que produisait sur moi cette mise en scène parfaite, mention très bien. Notre hôtesse vint nous servir une flute de champagne et déposa le menu sur la table.

Lucas tendit son verre.

— À ta réussite, Lola.

— Merci, balbutiai-je.

Nous trinquâmes, joyeux, en l’honneur de mes résultats. Lucas embrassa le décor du regard et ajouta :

— Je vois que tu es charmée.

— C’est un beau cadeau que tu me fais là.

Il but une gorgée de champagne. Il semblait soulagé et heureux.

— Avec plaisir, dit-il en inclinant la tête sur le côté. J’espère que tu vas te régaler.

— Je me régale déjà avec les yeux.

Notre table était joliment décorée. Devant nous, des assiettes blanches en faïence au décor floral délavé. À droite, des couverts en argent déposés sur une serviette en coton vieilli. Le centre de table était paré de trois roses, coupées très court, de couleur rouge orangé. L’ensemble était dressé sur une nappe écrue recouverte elle-même d’un dessus de nappe brodé.

La carte était d’une simplicité déconcertante, une feuille rigide aux tons pastel.

— Chaque semaine, le chef part au marché puis il compose son menu, murmura Lucas.

Je hochai la tête et étudiai avec attention chaque mets.

Entrées

Carpaccio de Saint-Jacques au safran et gros sel

Terrine au Saumon, Mozzarella di Buffala et Avocat

Roulade de Rhubarbe au Jambon d’Ardennes

Duo de Boudins et leur coulis rouge

Plats

Risotto de Courgettes et Coppa di Parma

Moules à la façon Grand-Mère

Coquilles Saint-Jacques poêlées, huile d’olive et purée d’Artichauts

Filets de sole pochés à la vinaigrette de Kriek

Dorade grillée accompagnée de riz sauvage et légumes du moment.

Poulet à la noix de coco sur lit de mâche

Côte de veau à la confiture d’oignons

J’en salivais d’avance.

— As-tu choisi ?

— J’ai envie de tout gouter, répondis-je avec gourmandise. J’hésite. Et toi, qu’as-tu choisi ?

— Je vais me laisser tenter par le carpaccio de Saint-Jacques, puis la côte de veau.

— Je vais prendre la terrine au saumon et la dorade grillée.

Je reposai le menu sur la table. Au même instant, la maitresse de maison arriva. Lucas passa notre commande, puis nous bûmes notre champagne en savourant des zakouskis divins. Toute la soirée, nous discutâmes de tout et de rien, personne ne vint perturber notre diner en tête à tête à mon plus grand plaisir. Pour le dessert, Lucas et moi dégustâmes un pain brioché aux fruits rouges.

— Je crois que je suis pompette, déclarai-je en finissant ma flute. C’était délicieux et le cadre est magnifique.

Lucas attrapa ma main et me sourit.

— Je suis content.

Il me caressa l’intérieur du poignet avec son pouce avant de pincer les lèvres et de reprendre son souffle.

— Je suis conscient que je ne te consacre pas beaucoup de temps.

— Je n’en demande pas plus, tu sais, affirmai-je simplement.

Je me libérai de son étreinte, m’appuyai sur le dossier de ma chaise et resserrai ma queue de cheval.

— Oui, je sais. Je me demande ce que ça cache, s’amusa-t-il en repliant sa serviette de table.

— Ça ne cache rien. On est bien tous les deux, comme ça. C’est tout. Tu travailles, je vais à l’université. Il n’est pas écrit que nous allons passer notre vie ensemble.

Il recula, baissa les yeux. Je crois que, sans le vouloir, je venais de le blesser.

— Tu es très terre à terre… et directe… parfois.

— Je vis le moment présent, précisai-je avec douceur. Je n’ai que dix-neuf ans, alors faut pas m’en demander plus. Tu devrais te réjouir, je n’envahis pas ta vie.

Je lui décochai un sourire ravageur et plein de dents.

— Ça, c’est sûr !

Il déplaça sa serviette sur la table et ajouta, penché en avant, un sourire en coin :

— On y va, avant que tu ne deviennes désagréable ?

— Je te suis.

Lucas régla la note dans le hall et remercia chaleureusement l’hôtesse.

— Chez toi ou chez moi ? me demanda-t-il, glissant sa main dans mon dos sur le perron du restaurant.

— Allons chez moi pour changer.

— Très bien. Je dois passer prendre mes affaires pour demain.

Nous reprîmes la voiture, repus, et nous dirigeâmes en direction de son appartement. Il se gara juste en face de sa porte d’entrée. Je l’attendais en chantonnant sur le dernier succès de Stromae. J’étais dans mon trip musical lorsqu’un homme vêtu d’un jogging gris et d’une veste en cuir pourri arriva par-derrière, dépassa la voiture et s’arrêta à côté de la camionnette parquée deux places devant moi. Ni une ni deux, celui-ci abaissa légèrement son pantalon et urina sur le véhicule. Je n’en croyais pas mes yeux. Je le regardais fixement, lui reluquait son œuvre, la colère monta en moi. Le crado ne semblait pas m’avoir vue. Je coupai la musique et descendis de la voiture.

— Vous avez besoin d’aide ? criai-je sur un ton ironique, une main sur une hanche.

— Va te faire foutre, salope.

— Non, mais vous vous êtes vu, gros dégueulasse ! C’est l’éducation que vous ont donnée vos parents ? Pisser sur les véhicules ?

Il grogna, remonta son pantalon et s’avança dans ma direction.

— Je t’emmerde ! C’est pas une petite pute dans ton genre qui va me dire ce que je dois faire.

Son insulte, c’était de la cacahouète. Je reculai d’un pas, ôtai mes chaussures et d’instinct me mis en position de combat, escarpins en main. Je n’avais pas mes armes de guerre, mais je possédais tout de même une paire de talons hauts.

L’homme éclata de rire.

— Qu’est-ce que tu comptes faire avec tes pompes ? me nargua-t-il, passant une main dans ses cheveux.

S’il avançait encore d’un pas, j’allais frapper. Un déclic me fit tourner la tête. Je vis alors Lucas effectuer deux grandes enjambées et se glisser entre le pisseur et moi. Il lâcha son sac.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il d’un ton ferme.

— C’est ta poule, ça ?

Lucas hocha la tête.

— Ben, tu devrais un peu mieux t’en occuper. Elle ne semble pas avoir tout compris.

Planquée dans son dos, je fulminais.

— C’est un gros porc, Lucas. Ce type vient de pisser sur la camionnette, juste là, et puis il m’a traitée de pute.

Sans tourner la tête, il m’ordonna :

— Tais-toi et monte dans la voiture.

Je bondis sur le côté.

— Quoi ? Non, mais attends ! Tu ne vas pas le laisser faire !

— Lola, insista-t-il, pour une fois dans ta vie, ferme-la et monte dans cette voiture.

Lucas me foudroya d’un regard noir. Je rageais.

Le gars afficha un sourire de satisfaction à mon égard en me narguant encore.

Je grommelai une insulte.

— Lola ! aboya Lucas.

De mauvaise grâce, je me retournai et grimpai dans sa foutue bagnole de merde.

— Écoutez, je pense qu’on va en rester là. J’emmène ma copine et vous passez votre chemin.

— De toute façon, elle est trop moche et trop conne, ta poule. J’en voudrais même pas pour la baiser.

Le type renifla comme un cochon, recracha un mollard gros comme un œuf, fit demi-tour et s’en alla. Lucas referma la porte de mon côté avant que je ne pus émettre un son. Il récupéra son sac, le glissa dans le coffre et vint s’installer à côté de moi. Il était furax. Moi aussi. Je détestai ces incivilités. Tous les jours j’en souffrais dans le métro. Plus de la moitié des stations de Bruxelles sentaient la pisse. L’info ne venait pas de moi, mais du journal télévisé. Si en plus je n’avais pas le soutien de Lucas, où allions-nous ? Vexée, je le toisai et attendis la suite.

Il se tourna vers moi et lâcha d’un trait :

— Qu’est-ce qui t’a pris ? Tu veux te faire agresser ou mourir avant l’heure ?

— Mais enfin, tu vois bien qu’il n’était pas clair, ce type ! claquai-je, gesticulant sur mon fauteuil. On va pas non plus se laisser faire en permanence ! Et puis, tu es plus fort que lui ! Pourquoi tu l’as pas démonté ? Ça lui aurait donné une bonne leçon !

— Tu ne vas pas bien dans ta tête, Lola ! Et si je n’étais pas intervenu au bon moment, as-tu pensé à ce qui aurait pu t’arriver ?

— Mais j’étais prête à l’affronter !

— À l’affronter ? Tu te crois où, là ? Dans un de tes jeux vidéo ? Faut redescendre sur terre, ma petite. Ce n’est pas parce que dans vos simulations vous jouez à la guéguerre, mademoiselle WaveRider, qu’ici tu fais le poids ! Regarde-toi !

Cette dernière phrase me coupa le souffle et me blessa profondément. Lucas attacha nerveusement sa ceinture de sécurité.

— Moi au moins j’aurais essayé ! explosai-je. Toi t’as pas bougé d’un pouce. Et si le décor ne te convient pas, fis-je en balayant mon corps d’une main, dis-le tout de suite, je laisse la place sans problème.

Je n’avais qu’une seule envie : ouvrir la portière et me tirer en courant, mais je n’aimais pas abdiquer aussi rapidement.

Lucas agrippa le volant, serra les mâchoires et regarda devant lui.

— Alors, t’as rien à ajouter ? lançai-je comme une furie.

Il ferma les yeux et ne dit rien pendant un long moment. Je rongeai mon frein, la cervelle en fusion. Nous n’avions que très peu l’occasion de nous engueuler lui et moi.

— Lola, reprit-il plus calmement. Je pense que tu es inconsciente du danger. Ce type, il aurait pu te blesser, te violer, te tuer. Tu devrais suivre plus souvent les infos. Tu verrais que de nos jours, on agresse pour rien.

Irritée, je soufflai bruyamment, accrochai ma ceinture et l’ignorai ouvertement.

— Regarde-moi.

Je restai stoïque.

— Regarde-moi… s’il te plait.

Je me retournai, boudeuse, des éclairs dans les yeux.

— Écoute, on ne va pas laisser un connard nous gâcher la soirée.

— C’est déjà fait ! Merci.

Il attrapa ma main.

— Lola, si je dois me battre pour te protéger, je le ferai.

— Ne sois pas con ! Ce n’est pas ce que je demande !

— Tu as très bien compris ce que je voulais dire. Ce n’est pas parce que je suis sportif que j’aime me bagarrer, tu sais. Effectivement, j’avais beaucoup de chances de le maitriser rapidement. Mais cela ne règle pas les problèmes, d’abord, et puis je n’étais pas seul. Tu étais là.

Il marqua une pause et reprit :

— Dans des cas comme celui-là, je dois aussi penser à toi. S’il t’arrivait quelque chose… Lola.

Je le laissais parler. Il passa sa main sur ma joue. Ses paroles me réchauffaient le cœur malgré moi.

— Je comprends ta frustration. À l’avenir, sois plus prudente, s’il te plait. Tu ne sais jamais sur qui tu risques de tomber.

— Je suis sure que j’aurais pu lui en coller une bonne.

— Contente-toi des jeux vidéo, dit-il en souriant. Laisse le reste aux autres… C’est plus sûr. Allez ! Je t’emmène boire un verre pour oublier tout ça, puis on rentre.

Au Queen’s, je pris un Cosmopolitan, mais je n’avais pas du tout la tête à la fête. À peine avais-je terminé mon cocktail que je demandai à Lucas de partir. Je n’avais plus envie de voir des gens, je les trouvais tous plus cons les uns que les autres. Ce soir, je n’étais plus de bonne composition malgré tous les efforts de Lucas. Nous passâmes la porte de l’appartement en silence. Il déposa son sac dans l’entrée et se dirigea vers le balcon. Il faisait bon, le ciel était dégagé. Je me changeai pour une tenue plus décontractée, ma chemise de nuit en coton. Lorsque je rejoignis Lucas, il se tourna vers moi et me jaugea avec le sourire.

— Tu comptes me faire fuir ?

— Ça va marcher ? grognai-je.

— Viens contre moi et arrête de bouder. Ça ne te va pas du tout.

Son intonation était douce. Il agrippa mon poignet et me colla contre son corps. Je reniflai son parfum, le charme opéra rapidement, effaçant ma mauvaise humeur. Je n’avais plus envie de résister.

Je me réveillai vers dix heures, seule et épuisée. Comme tous les matins, Lucas s’était levé tôt et avait quitté sans bruit l’appartement. J’avais passé une bonne partie de la nuit à affronter verbalement l’individu de la veille, mais dans ces cauchemars, aucun son n’avait voulu sortir de ma bouche.

L’atmosphère était délicieuse et les parfums fleuris m’envahirent comme la première fois lorsque je me matérialisai dans Naturralya. Je me retournai. Personne. Il n’était pas là.

J’empruntai l’avenue principale et découvris, au détour d’une ruelle, un potager. De chaque côté du chemin, des carrés en bois d’une vingtaine de centimètres de haut étaient ancrés au sol. Dedans poussaient des légumes, ainsi que des herbes aromatiques. Je reconnus les feuilles des plants de tomates, les pieds de courgette, le thym et le basilic. J’effleurai ce dernier de la main et la portai à mon nez virtuel pour une bouffée d’Italie.

— Tu peux aussi les gouter. Tout est à disposition… gratuitement.

Valens se tenait à quelques mètres de moi. Il souriait. Je le regardai attentivement. Il n’avait pas changé depuis notre précédente rencontre. Il portait un long manteau bleu pétrole qui s’ouvrait sur une chemise blanche dont les deux premiers boutons étaient détachés. Noué autour de son cou, un fin foulard de couleur crème. Son pantalon tabac et ses chaussures taupe terminaient l’habillement de son personnage. On aurait dit qu’il sortait d’une autre époque. Il avança dans ma direction. Je sentis mon cœur s’emballer. Je découvris alors combien son avatar était beau. Ses cheveux foncés, longs de quelques centimètres, dont quelques mèches tombaient sur son front, renvoyaient des reflets brillants. Ses yeux verts me fixaient. Il avait le visage régulier et carré ; il en émanait une certaine assurance. Cet homme devait avoir le sens du détail : je repérai sur sa joue gauche une cicatrice à peine visible en forme de 7 renversé.

— À quoi tu penses ? demanda-t-il d’une voix douce alors que je le scannai outrageusement.

— Rien de spécial, mentis-je.

Au fond, son avatar devait sans doute être lui aussi amélioré. Pire encore, un vieux moche, aux yeux déviants et aux dents pourries pouvait se cacher derrière. Cette idée me refroidit instantanément.

— Tu t’es volatilisé un peu vite la dernière fois, et je ne t’ai pas vu dans la mission suivante. Mes amis auraient aimé te rencontrer.

Il baissa la tête.

— Excuse-moi pour ce départ précipité. En ce qui concerne la mission, je suis arrivé… trop tard. Mais je suis là aujourd’hui !

— Oui, je vois ! Tu veux encore la consulter ? demandai-je la main sur le médaillon.

— Non, je ne pense pas qu’elle puisse m’aider. Je te remercie pour ton offre.

— Y a pas de quoi. Vas-tu m’expliquer qui tu es et ce que tu fais là ?

Il grimaça, tripota quelques feuilles de tomates du bout des doigts.

— Je ne suis donc plus Lucas ?

— Non.

— C’est bien, on avance alors.

— Tu trouves ?

— Eh bien, au moins tu sais que je ne suis pas ton copain.

— Oui, mais cela ne m’aide pas vraiment. Je n’ai toujours pas compris pourquoi tu interviens dans mon jeu ni pourquoi tu apparais comme ça et hop, tu disparais presque sans rien dire, ajoutai-je d’un claquement de doigts.

Il tiqua, remua légèrement la tête de droite à gauche, fronça le nez.

— J’aimerais pouvoir t’expliquer.

— Qu’est-ce qui t’en empêche ?

— Je ne maitrise pas toutes les infos pour le moment.

Je perçus alors de la tristesse dans sa voix.

— Il faut juste que tu me fasses confiance, reprit-il en plissant les paupières.

— Ça recommence ! répliquai-je.

Je poursuivis ma marche le long du potager. Il m’emboita le pas.

— Je sais. Mais je t’assure que je t’aiderai autant que je le pourrai.

— Ohé ! Je te rappelle que je ne t’ai pas demandé ton aide, fis-je en m’arrêtant.

— Tu n’as pas envie de gagner ? rétorqua-t-il, curieux.

— Si, bien sûr !

— Alors, ne cherche pas plus loin, accepte mon aide en attendant.

— En attendant quoi ?

— En attendant que je puisse tout t’expliquer, dit-il en relevant les sourcils.

Un silence s’installa. Ce n’était pas la peine d’insister, je n’en saurais pas plus aujourd’hui. De toute façon, la soirée de la veille m’avait assez contrariée, je ne souhaitais pas renouveler l’expérience.

— On continue notre visite ? demandai-je, déterminée à passer un bon moment.

— Avec plaisir, répondit-il comme soulagé. Tu vas voir, cet endroit est formidable.

Je restai deux heures en sa compagnie dans les merveilleuses rues de la cité végétale. Prudent, il m’avait ensuite renvoyée chez moi pour ne pas passer trop de temps connectée. J’avais obéi sans rechigner. Une envie pressante me tenaillait.

J’allumai ma tablette et lus les gros titres des informations de la mi-journée. Que ce soit au niveau régional, national, européen ou mondial, tous n’affichaient que des avertissements. Trop d’eau, trop chaud, trop sec, trop pollué, trop dangereux.

Je grignotai quelque chose dans la cuisine, puis téléphonai à Valérie. Elle répondit tout de suite.

— Allo ?

— Salut, c’est moi. Qu’est-ce que tu fais de beau ?

— Je ne peux pas te parler, je suis dans un bureau d’intérim, chuchota-t-elle. Ils ont un job étudiant pour moi. Je te rappelle quand je sors.

Je n’eus pas le temps d’ajouter un mot qu’elle avait déjà raccroché. Je soufflai et rageai en moi-même. Je ne comprenais pas ces gens qui décrochent leur téléphone alors qu’ils ne peuvent pas parler. Un génie n’avait-il pas inventé le répondeur ? Je regardai par la fenêtre. Il pleuvait.

Mon téléphona sonna. Valérie. Elle se tenait sur le trottoir, devant la porte de l’agence d’intérim. Elle me raconta son entretien. Elle venait d’accepter un poste de vendeuse dans un magasin de fringues en remplacement d’une autre fille qui avait craqué au bout de trois jours. Je fus surprise de sa décision au vu de notre dernière journée de shopping. Elle me rappela qu’elle n’était pas aussi « nerveuse » que moi et que de toute façon, elle avait besoin d’argent. Étant donné que le patron qui devait l’engager pour tout l’été l’avait laissée tomber juste avant de commencer, c’était une aubaine pour elle d’avoir décroché ce job. Elle n’allait pas faire la difficile. Je ne répliquai pas. Elle m’invita à la rejoindre chez elle pour papoter. J’acceptai volontiers.

De retour chez moi, j’allumai la télévision.

« 56 752 morts et 600 000 disparus. C’est le bilan provisoire des glissements de terrain qui se sont produits hier soir dans différentes régions d’Asie. La Chine est le pays le plus touché, avait annoncé la présentatrice.

En un mois, 13 700 hectares de forêts sont partis en fumée, principalement aux USA, en France et en Grèce. Heureusement, on ne dénombre pas de victimes.

Selon les experts, la chute de l’avion égyptien au début de l’année serait bien due à une panne technique. Les pièces d’un des réacteurs étaient contrefaites. Intoxication alimentaire au Venezuela, 147 cas recensés, des traces de mercure auraient été découvertes dans des denrées à base de soja. Le tireur fou de Rome a été écroué cet après-midi, celui de Moscou est toujours en vadrouille ».

Ce genre d’informations était quotidien, à tel point qu’on n’y faisait même plus attention. Pourtant, aujourd’hui, cela me choquait. Était-ce la piqure de rappel de Lucas ou un effet secondaire d’ALE ? Depuis que je voyageais dans ce monde futuriste, ma perception de mon environnement avait changé, comme si ma conscience se réveillait. Chacun de mes actes aurait une conséquence.

« En Belgique, un mort. Serge Bergmans, a tenté de s’interposer lors du braquage de sa boutique, ce matin. Les deux assassins présumés ont entre 12 et 14 ans, selon les premières informations dont dispose la police. Le plus âgé des deux aurait poignardé le boulanger sexagénaire, et dérobé 35,73 euros et quatre croissants. Les syndicats appellent à la grève du pain ».

À cet instant, je réalisai les risques que j’avais pris la veille et je compris la colère de Lucas. J’avais été trop conne. Je m’en voulais à mort. J’éteignis la télévision.

>> Chapitre 13

<< Chapitre 11

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *