Chapitre 13

Jeudi 3 juillet 2025

Carnet de voyage no 7 :

Hier soir, Ernesto et moi avons fait une virée sur un petit coin tranquille du Río Beni. Nous avions bien choisi notre nuit, il n’y avait pas de lune ! Lorsque nous avons allumé nos lampes torches, une multitude de billes brillantes nous entouraient. Deux par deux, elles flottaient à la surface de l’eau. Ernesto éclairait d’un côté de la barque et moi de l’autre. Nous étions encerclés. J’ai cru deviner qu’Ernesto souriait. Coincé dans notre embarcation, que j’ai trouvée soudainement ridicule au milieu des crocos et des caïmans, je n’étais pas fier. De plus, tu ne peux imaginer combien la forêt environnante est bruyante.

Le grésillement des insectes compose le fond sonore alors que les cris stridents des singes et des perroquets claquent dans le noir. Tu devines sur le bord de la rive un rongeur qui déchiquette un branchage pendant que des dizaines ou des centaines de grenouilles s’égosillent dans les ténèbres.

L’ambiance était donc animale ! Je n’osais plus bouger et respirais par la bouche, ce qui fit éclater de rire Ernesto. Lui semblait dans son élément. De temps à autre, notre pirogue tanguait, les billes clignotaient. Un caïman avait attrapé une proie.

D’ailleurs, quelques heures plus tôt, j’avais moi aussi mangé mes proies : des piranhas ! Pêchés avec Ernesto et son fils. C’est assez fameux !

Demain, je reprends le bus avec Simon et Caroline, les deux Français dont je t’ai parlé plus haut.

Je refermai précautionneusement le carnet de mon père et le rangeai dans le tiroir de ma table de chevet. Le soleil voilé se couchait lentement. Je passai dans la salle de bain, puis enfilai ma tenue de combat : mon pyjama crème en coton fin, un peu trop court pour moi, mais je ne pouvais pas me résigner à m’en débarrasser. La perspective que nous puissions utiliser tous les trois notre pouvoir aurait dû me réjouir, pourtant je ne me sentais pas d’humeur à m’amuser. J’étais emplie de nostalgie, comme quand on écoute une musique douce qui entraine l’esprit ailleurs et qui provoque de temps à autre quelques frissons sur les bras.

De plus, j’espérais au plus profond de mon être ne pas jouer de nouveau les boulets de service. J’avais eu du mal à digérer mon épopée brésilienne, même si au fond je n’avais rien à me reprocher. Un rapide coup d’œil à mon réveil m’indiqua l’heure. J’étais un peu en retard. J’enfilai mon casque et entrai mentalement l’adresse d’ALE.

Je retrouvai, comme prévu, mes compagnons dans la loge. Ils semblaient d’humeur calme et sérieuse. Les deux garçons, assis dans leurs fauteuils, devisaient sur notre dernière mission. Je les saluai. Ils hochèrent la tête. Je m’emparai du médaillon avant de me planter devant eux. Ils se levèrent d’un même mouvement et s’approchèrent du lecteur de carte sans rien ajouter.

Nous nous matérialisâmes au milieu de nulle part, sur un territoire dégarni et funèbre qui s’étendait à perte de vue. Je devinai au loin quelques arbres décrépits et décapités. Au sol, de part et d’autre du chemin en terre sur lequel nous nous tenions, un amalgame boueux laissait échapper de nombreux rameaux calcinés, des troncs déchiquetés. Je crus même deviner la carcasse d’un grand mammifère. De larges sillons griffaient le terrain dans toutes les directions. Je me dis que l’engin qui avait semé la mort devait peser son poids pour endommager à ce point l’environnement. Il avait dû pleuvoir quelques heures auparavant. Il croupissait au fond de ces meurtrissures une eau noirâtre.

Soudain, une information s’inscrivit dans les airs :

Ex-forêt d’Amazonie

J’entendis alors L’Émissaire retenir son souffle. Eo, lui, grimaça et repositionna ses lunettes qui n’avaient pas bougé. Il avança de quelques mètres, comme s’il espérait un changement de décor, puis je le vis tendre ses bras, les paumes face au ciel. Je fis de même. Il pleuvait des cendres. Un silence absolu régnait entre nous.

Je regardai attentivement les mots flottants et repassai mentalement les récits si vivants de mon père, comme le mourant voit sa vie défiler devant ses yeux. J’imaginai ces grands arbres fiers et somptueux dressés vers les cieux. Je repensai aux cris des oiseaux, aux vols des singes de liane en liane, à la multitude d’insectes tapis dans les touffes verdâtres. Tout ce petit monde sorti des carnets de voyage, toute cette vie, toutes ces couleurs qui m’avaient accompagnée jusqu’ici venaient subitement d’être effacés.

Papa, où es-tu ? Ici, il n’y a plus rien. Plus rien du tout. Juste de la terre et des cendres. La vie a disparu.

L’inscription se consuma petit à petit. L’Émissaire restait dans un état second, le regard grave, pareil à une statue d’ébène.

Moi j’étais anesthésiée. Clouée sur place. Figée par le chagrin.

Ma jauge Émotion grimpa en flèche. Mon cœur se glaça, je tombai à genoux. Je crois que mon corps allongé chez moi, à Bruxelles, devait pleurer. J’avais les mâchoires soudées. Je ne pus émettre aucun son. Il faisait trop noir dans mon esprit.

Pourtant, j’avais envie de hurler. Comme si le docteur venait de m’annoncer une catastrophe : « Je suis navré, mais les nouvelles ne sont pas bonnes. Cancer du poumon. »

Le poumon. Le poumon de la planète avait lâché prise. La forêt vierge avait échoué au combat. Elle s’était battue fièrement. Elle avait été courageuse. Elle avait perdu sa chevelure hectare après hectare. Les arbres étaient tombés par poignées.

De nouveau, le programme nous projetait dans cet univers prédit depuis si longtemps.

Nous n’avions pensé qu’à l’instant présent. Comme des enfants.

Nous avions détourné les yeux. Elle se trouvait tellement loin de nous, la forêt amazonienne !

L’Émissaire brisa le premier le silence.

— Wave !

Agenouillée dans la poussière, je levai mon regard vers lui. Il me fit un signe de la tête. Je suivis son mouvement des yeux.

À une cinquantaine de mètres, il était là. Son manteau flottait légèrement. Il venait à nous d’un pas soutenu. Il écarta les bras, comme on le fait dans les films pour montrer qu’on n’est pas armé. Mes compagnons restèrent de marbre.

— Viens, chuchota-t-il lorsqu’il fut à mes côtés. Je sais, gémit-il à mi-voix. Ne dis rien. On en parlera plus tard.

Mes yeux ne pouvaient se détacher des siens. Il me tendit sa main et m’aida à me relever. Je ne pus prononcer un mot. Trop de pensées se bousculaient en moi. Ma tête tournait légèrement, je me sentais faible. La fatigue sans doute. Je commençais à manquer de sommeil. Après chaque voyage virtuel, les images et les sensations d’ALE envahissaient mon esprit et me tourmentaient souvent. Je le regardai, perdue.

— Il est temps de me présenter auprès de tes amis, ajouta-t-il, me soutenant comme si j’allais tomber.

Puis il s’adressa à mes compagnons d’un ton mesuré.

— Salut, je suis Valens.

— Bonsoir, répondirent les garçons à l’unisson.

Eo écarta légèrement ses jambes, comme s’il se mettait sur ses gardes. Ils s’affrontèrent du regard.

— Tu n’as pas à t’inquiéter, le rassura Valens. Je ne suis pas un ennemi. Je viens pour vous aider. Tu ne me connais pas, mais je suis un grand fan de ta rubrique I love that game.

Eo l’observait attentivement. Il ne releva pas le compliment et demanda sur un ton ferme :

— Quel genre d’aide pourrais-tu nous apporter ?

— Nous serions plus forts à quatre.

— Peut-être… Où se trouve le reste de ta team ?

— Je n’ai jamais appartenu à une équipe.

Eo fronça les sourcils.

— Je ne suis pas tout à fait comme vous. C’est une histoire compliquée. Je te promets, Eo, je t’expliquerai en temps voulu. Je te demande juste de me faire confiance pour le moment.

— Tu as l’air de bien nous connaitre, releva L’Émissaire.

— En ce qui concerne Wave et toi, je ne vous connais que depuis votre arrivée dans ALE, déclara-t-il. Même si en théorie, nous n’aurions jamais dû nous croiser, marmonna-t-il presque aussitôt, les yeux rivés au sol.

Mes deux compagnons redressèrent la tête de surprise. Moi-même j’avais sourcillé. Valens remarqua notre interrogation silencieuse.

— C’est une longue histoire… encore, dit-il avec un sourire crispé.

Il bougeait la tête de droite à gauche. Je sentis la tension monter en lui.

— Et… je n’ai pas le temps pour les détails, poursuivit-il. Nous allons subir une attaque. Ils vont arriver par là.

Il tendit le bras vers les arrières de mes compagnons.

Nous regardâmes dans la direction indiquée par Valens. Non loin, de la poussière s’élevait dans les airs. Un bruit de moteur bourdonnait de plus en plus fort. Des véhicules avançaient droit sur nous. L’ennemi se dévoilait.

— Qui sont-ils ? meugla Eo d’un ton froid, à l’intention de Valens.

— Le cartel de la région.

De nouveau, Eo sonda le regard de cet avatar étranger. Ce dernier hocha la tête et sortit son flingue de son inventaire. Un monstre. Instinctivement sous le charme, Eo eut un demi-sourire. Il aurait pu se méfier, au contraire il se détendit et siffla d’admiration. La tension entre les deux hommes baissa d’un cran pour des raisons qui m’échappaient.

— Ça va aller ? me demanda Valens.

Muette, j’acquiesçai de la tête. Il ajouta d’une voix tranquille :

— N’oublie jamais que ce monde est virtuel !

Il sourit. Il n’avait pas le droit de me sourire comme ça. Je devais reprendre mes esprits et me concentrer sur mon environnement.

Plus d’éléphant, ça craignait. Plus de forêt, ça craignait. Mais tout n’était pas perdu.

Ce futur sombre ne pouvait être le mien. Je ne les laisserai pas faire. Parole de Wave.

 Retentit alors la première déflagration. Un obus venait de s’écraser à cinquante mètres de nous. L’Émissaire déploya son bouclier en Kevlar. Il le planta dans le sol d’une main ferme et se cacha derrière. Je vins me coller à ses côtés. Eo se jeta à terre.

Je penchai la tête et comptai huit véhicules. De couleur taupe, ces blindés étaient disproportionnés. En plus de leurs mitrailleuses, ils étaient surmontés par des caissons qui évoquaient des baffles géants. Surement une nouvelle arme de guerre. Ils avançaient vite malgré le terrain accidenté et projetaient des gerbes de terre et de cendres.

Dans le ciel, deux hélicoptères étaient en approche. Ils ressemblaient à de grosses libellules. Suspendus dans les airs, des hommes accrochés à un filin se balançaient comme des araignées à leur toile. Lorsque je baissai les yeux, j’aperçus au loin un engin monté, lui, sur des pattes articulées. Notre ennemi avait sorti l’artillerie lourde. Le niveau était monté d’un cran.

Je me tournai vers notre leader. Eo examinait attentivement chaque assaillant. Je le vis sourire de nouveau. Un sourire féroce et jubilatoire. Il commençait à retrouver sa combattivité intérieure. Devant le massacre d’une forêt, Eo semblait frappé d’impuissance, mais face à des machines à explosion il reprenait confiance. Le brouhaha des moteurs augmenta la pression. Il se releva et se tourna vers Valens.

— Qu’est-ce que t’en penses ?

— Ils sont beaucoup plus nombreux que prévu, s’étrangla-t-il. Le jeu s’adapte.

— Par chance nous pouvons tous utiliser nos pouvoirs, l’informa Eo.

Ni une, ni deux, notre leader revêtit son armure. À ma grande surprise, cette dernière avait évolué. Plus épaisse et plus mate, elle était surtout plus volumineuse. Mon compagnon venait de s’allonger d’au moins un mètre. Sa silhouette évoquait un guerrier du futur. Son pistolet laser avait subi les mêmes adaptations, il était énorme et profilé comme s’il s’encastrait autour du bras d’Eo.

L’Émissaire siffla d’admiration. J’étais aussi sous le charme. Fier comme un paon, Eo se tint droit et scruta de nouveau l’horizon. Puis, d’un mouvement lent et lourd, il posa un genou à terre afin d’être plus ou moins à notre hauteur.

La visière d’Eo se tourna vers Valens.

— Quel est ton pouvoir ?

— Je n’en ai pas. Enfin, disons que je suis invincible. Tu peux me tirer dessus autant que tu veux.

— Et t’as même pas mal ?

— Même pas mal, lui répondit Valens d’un ton amusé. Les blindés, ce sont les plus coriaces, ajouta-t-il. Ils sont armés jusqu’aux dents et bourrés des dernières technologies.

— Je propose la tactique suivante, déclara alors Eo. Toi et moi, on s’occupe des blindés. Wave, tu t’occupes de l’immonde bête qui est en approche sur ta gauche. Tu prends en charge les hélicos.

L’Émissaire acquiesça.

— Alors, au boulot ! lança Eo en levant le pouce.

Valens se tourna vers moi. Il m’adressa un sourire, puis il courut droit vers les chars d’assaut en compagnie d’Eo. Le géant métallique et le mystérieux guerrier côte à côte recentraient mon esprit. Je me sentais de nouveau dans le jeu et prête à gagner cette nouvelle bataille.

— T’es prête, Wave ? me demanda L’Émissaire.

— T’inquiète !

J’ai la rage, ajoutai-je en pensée.

J’invoquai : Léa terre.

Je me fondis dans le sol. Je fis un quart de tour vers la gauche et pris la direction de l’engin aux pattes articulées, entièrement concentrée sur ma cible. Contrairement à mes expériences passées, j’éprouvais des difficultés à me mouvoir. Le terrain était lourd, je me sentais pâteuse. J’entendais dans mon casque les tirs de mes compagnons. Ça crépitait sans interruption. Je les imaginais en pleine guerre.

— Attention Wave, m’alerta le grand Black ! Le premier hélicoptère va s’écraser !

— Je monte voir !

Je repris forme humaine et lorgnai l’engin qui tournoyait sur lui-même comme une libellule affolée.

— Attention, Wave ! s’écria Valens à son tour. Les soldats dans les hélicos… ils ont une visée laser. Ils envoient des mini missiles !

De toute évidence les hommes s’inquiétaient pour moi. C’était l’avantage d’être la seule fille de l’équipe.

Je fixai le second hélico et vis le premier projectile partir. Il fonçait droit sur moi, évidemment. J’invoquai : Léa tornade. Je tourbillonnai pour me déplacer de quelques mètres sur la gauche. Le missile percuta le sol, laissant un cratère dans la terre. Ils tirèrent une seconde fois. Ils me manquèrent de peu. Je retrouvai ma forme humaine et cherchai du regard Eo et Valens. Je ne distinguai qu’un énorme nuage grisâtre.

Soudain, un boum ! retentit dans mon dos. Je fis volteface. Un hélico venait de s’écraser. Il était en feu.

— L’Émissaire ? criai-je.

— Je suis juste là.

Autour de moi, virevoltait un colibri. J’étais soulagée. Je vis le métamorphe reprendre forme humaine, dégainer son pistolet laser et sortir son bouclier.

— Des soldats sont descendus par le filin avant que l’hélico n’explose. Je vais m’en charger.

Le second hélicoptère, qui avait cessé les tirs un temps, recommença de plus belle. L’araignée métallique dont je devais m’occuper était maintenant toute proche.

— Wave, t’en es où ? me demanda Eo.

— Moi ? Je passe en mode j’écrabouille-tout-sur-mon-passage.

Heureusement que les communications restaient actives malgré la distance qui nous séparait les uns des autres, c’était beaucoup plus fun et plus facile.

— Accrochez-vous à vos flingues, les gars, jubila-t-il.

J’invoquai : Léa terre.

Je m’enfonçai dans le sol, me dirigeai vers le monstre arachnéen, glissai dessous et jaillis de terre juste derrière lui.

Léa avatar.

Je sautai dans les airs, fis un salto avant, retombai sur mes pieds, posai mon genou gauche à terre et tendis les bras droit devant moi, comme une magicienne.

Léa ouverture trente mètres de long, quinze de large.

J’écartais lentement les bras.

Alors, tout s’ébranla. La terre s’ouvrit en deux, comme une déchirure. L’araignée bascula dans l’abime dans un fracas sec et strident. Ma jauge Énergie dégringolait.

Je fermai les yeux et repris mon souffle quelques instants. Un cliquetis me fit reprendre conscience. La sale bête avait lancé son fil et remontait le long d’une paroi. Stoïque, je la fixai et ramenai lentement mes mains jusqu’à ce qu’elles se touchent. Le sol trembla et la crevasse se referma doucement. J’entendis l’engin de métal se froisser comme une tôle d’aluminium dans un grincement continu. La terre avait englouti le monstre.

Je n’eus pas le temps d’esquiver l’onde de choc qui vint alors me percuter de plein fouet et qui me projeta quelques mètres plus loin. Le second hélico était toujours actif. Je sentis une forte pression sur ma poitrine et j’eus l’impression de ne plus pouvoir respirer. Mes jauges avaient la tremblote. Lorsque j’ouvris les yeux, je vis une nuée de criquets prendre son envol et envelopper l’hélicoptère. Seuls les deux rotors restaient visibles. L’Émissaire ! Pour la première fois, il se démultipliait. Aveuglé, le pilote perdit les commandes et écrasa son engin sur le sol. Les criquets repartirent dans les airs au même moment et vinrent se poser à mes côtés, redessinant petit à petit l’avatar de L’Émissaire. Cette animation était magnifique.

Nous échangeâmes un coup d’œil rapide et courûmes aider nos compagnons. À notre arrivée, Eo était planqué derrière un blindé renversé. Il ne portait plus d’armure.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, surprise.

— J’ai gagné en force, mais pas en temps ! grogna-t-il. Je n’ai toujours que huit minutes de protection ! Cela a failli me couter cher. J’ai profité de cette pause « forcée » pour faire la collecte, ajouta-t-il précipitamment avec un regain de sourire. J’ai récupéré une nouvelle option pour mon armure : la vision de nuit et un bouclier en Kevlar.

Eo le sortit de son inventaire.

— Tiens, Wave. Tu en auras sans doute plus besoin que moi !

J’attrapai le bouclier et le glissai dans mon inventaire. Je réalisai du coup que j’avais peut-être été un peu extrême en passant l’araignée métallique au broyeur. Je n’avais pas envisagé qu’elle puisse regorger de kits et gadgets utiles pour la suite.

— J’ai aussi un pack énergie, enchaina-t-il.

Eo, en bon guerrier, avait mis à profit ses temps morts pour prendre à l’ennemi tout ce qu’il pouvait.

Six des blindés étaient hors service. Des nuages de fumée sortaient de toutes parts de leurs carcasses. L’un d’entre eux avait littéralement explosé. Je consultai ma jauge Énergie. J’étais presque à plat. J’en fis part aux garçons, le grand Black était dans le même état que moi. Nous allions devoir nous charger du dernier assaillant avec les moyens du bord. Eo se leva pour le repérer.

— Il fonce droit sur nous, se réjouit-il en frottant ses mains. L’Émissaire ?

— Je passe le premier.

— Parfait, je te suis !

— Et moi ? me vexai-je, laissée pour compte.

— Ne bouge pas de là et regarde les hommes faire ! ajouta Eo avec un gros clin d’œil.

L’Émissaire s’équipa de son bouclier et fila vers le blindé tout en essayant de neutraliser la mitrailleuse avec son laser. Il prit un peu d’élan et bondit dans les airs pour atterrir sur le toit du char. Soudain, une onde sonore claqua. Je vis mon compagnon effectuer un vol plané de plusieurs mètres et s’échouer dans la boue.

Eo s’élança à son tour. Il tira en direction des baffles, mais il ne fut pas assez rapide. Une seconde onde sonore éclata, et Eo prit le même chemin que L’Émissaire. Dans d’autres circonstances, j’aurais trouvé cela trop drôle : Eo et ses grands airs machos, aplati comme une crêpe, au milieu de nulle part ! Pour la peine, je restai planquée derrière mon épave et zieutai de loin mes deux compagnons. Ils rampaient au sol.

Je me tournai du côté de Valens. Je voyais les projectiles s’extraire de son Mega Shotgun, son arme crachant la mort. C’était éblouissant. Celui-ci venait d’achever un ennemi et un gros « ERROR » s’inscrivit dans les airs. Il ne semblait pas gêné par cette information. Il grimpa sur le toit du véhicule et se lança dans un corps à corps avec un premier soldat. Il était d’une grande dextérité au combat. Il enchainait des combos impressionnants. Il en eut vite terminé avec ce guerrier. Je le vis disparaitre. Curieuse, je m’approchai et compris qu’il se battait à l’intérieur du blindé.

Tout à coup, je le vis ressortir par la trappe. Il souriait.

— Ça fait un moment que je ne m’étais pas autant amusé, lâcha-t-il.

Je ne relevai pas. Il bondit sur le sol et se retourna.

— Tu ne viens pas ?

— Euh… si, si… j’arrive.

Ne bave pas, Wave. Ne bave pas. Je le suivis et nous rejoignîmes Eo et L’Émissaire, accroupis, calés contre leur blindé, Valens se chargea de le terminer.

— Pour le prochain opus, il faudra patienter les amis, lança Eo tout sourire. Je crois bien que j’ai grillé tous mes neurones !

Avec cette phrase, je retrouvai là mon Eo. Mes compagnons se relevèrent et nous regardâmes, dans un silence religieux et bourré de fierté, les carcasses fumantes qui nous entouraient.

— Beau travail ! déclara Eo.

Il tendit la main vers Valens.

— Check !

Valens sourit et claqua la paume d’Eo.

— Je ne sais toujours pas qui tu es et pourquoi tu es venu nous aider… mais merci, mon vieux ! Je crois que je te préfère de notre côté !

Valens hocha la tête. Il semblait heureux.

— Nous devons bouger, annonça-t-il. Sinon, les renforts vont arriver.

— Quoi ? s’étrangla Eo.

— L’animation tourne en boucle.

— Ouais, mais on n’a plus de flèche clignotante, releva Eo en pivotant sur lui-même.

— Faut être un peu curieux et avancer. Dans n’importe quelle direction. Au bout de cinq-cents mètres, l’avance rapide se déclenche. Allez, Wave, à toi l’honneur, ajouta Valens.

Je fis un 360° et pris la direction nord-nord-ouest. Valens effectua deux grandes enjambées et vint se placer à mes côtés. Dans mon casque, j’entendais Eo et L’Émissaire deviser sur ce qui venait de se passer.

— Ça va, toi ? me demanda Valens.

— Oui, merci. Mais honnêtement, je n’aime pas cet endroit, il me fait froid dans le dos.

— C’est vrai que c’est impressionnant. Tout cet espace massacré… Tu sais, je crois qu’au fond, ALE est fait pour choquer.

— C’est réussi ! Depuis que je parcours ce monde, j’avoue avoir des difficultés à dormir.

Un bref silence s’installa.

— Pour quelle raison participes-tu à ce test ? reprit Valens.

— À ton avis ?

Il tourna la tête vers moi, leva les sourcils et grimaça.

— J’ai du mal à imaginer que tu sois là pour l’argent.

— Ben arrête d’imaginer. De toute façon, tu connais d’autres raisons ?

— Eh bien, le plaisir de jouer, la découverte de toutes ces technologies révolutionnaires en avant-première…

— Stop ! Pas besoin de me faire la pub, lançai-je en balayant ses mots de la main. Eo s’en est chargé.

— Non, mais… enfin, je ne sais pas, j’avais imaginé… autre chose de ta part.

— Navrée de te décevoir, conclus-je, un peu agacée.

J’avais le sentiment que Valens me jugeait. D’accord, ce n’était peut-être pas glorieux de faire un test pour de l’argent, mais moi, cet argent, j’en avais besoin si je voulais partir à la recherche de mon père. Je ne possédais pas le compte en banque de Paris Hilton.

Je n’avais pas envie de m’expliquer. Pourquoi informer mes amis que mon père était parti, que j’étais sans nouvelles depuis un long moment et que j’espérais le retrouver sans demander de l’aide à qui que ce soit ? En plus je ne souhaitais pas susciter leur pitié. Je pressai le pas. L’avance rapide se déclencha, coupant court à la conversation. Déformé par la vitesse, le paysage de cendres s’était transformé en lignes grises. Je me retournai, Valens s’était volatilisé.

— Valens ? lançai-je à voix haute.

Pas de réponse.

— Cherche pas, Wave ! me lâcha Eo, derrière moi dans le couloir fulgurant de l’avance rapide. Nous venons de le voir se désagréger juste devant nous.

— Comment ça, se désagréger ?

— Son avatar a disparu.

— Oups !

Plutôt susceptible le garçon. L’avance rapide stoppa. Nous étions arrivés dans un nouveau tableau qui me sembla encore plus désespérant que celui que nous venions de quitter. Les paroles de Brel, le chanteur préféré de mon père, me vinrent à l’esprit :

Elle connaît sa mort

Elle vient de la croiser

Voilà qu’elle se retourne

Et se retourne encore

Ses bras vont jusqu’à terre

Ça y est ! Elle a mille ans

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