Chapitre 15

Vendredi 4 juillet 2025

— Oui ? braillai-je dans l’interphone.

— C’est moi, Lucas.

— Lucas ? Mais qu’est-ce que tu fous là ?

— Tu comptes me laisser dehors ?

— Euh… non ! Pardon, entre !

J’actionnai le bouton d’ouverture de la porte principale en bas, entrouvris celle de l’appartement et courus à toute vitesse en direction de la salle de bain.

— Aïe, aïe, aïe, grimaçai-je devant mon reflet.

Je pris une gorgée de solution dentaire, histoire d’avoir au moins l’haleine fraiche. Je donnai deux coups de brosse à ma tignasse. En relevant mes cheveux pour les attacher, je constatai qu’un petit peu de déo ne serait pas de trop.

J’entendis la porte claquer.

— Tu te caches ? demanda Lucas au loin.

— J’suis dans la alle de bain, gargouillai-je en recrachant le liquide mentholé. J’arrive.

Je glissai dans le couloir et vis sa silhouette à l’autre bout. J’espérai que la pénombre des lieux camouflerait un tant soit peu ma mine défaite, mes mèches rebelles, les auréoles sous mes bras, mais Lucas eut la brillante idée d’allumer le plafonnier.

— Wow ! lança-t-il, soudain statufié. Tu es… Tu es…

Plantée là, j’attendais.

— Je suis ?

Il éclata de rire.

— T’as fouiné chez les brocanteurs ?

Subitement, je réalisai que je portai encore mon vieux pyjama crème en coton qui, en soi, n’était pas vraiment horrible… si l’on omettait le fait qu’il était trop court pour moi. Lui portait une chemise légère sur un jean parfaitement coupé.

— C’est ma tenue de combat, annonçai-je fièrement en écartant les bras.

— Si toutes les guerrières endossaient cette toilette, je suis sûr qu’il n’y aurait plus de conflits, lâcha Lucas, toujours mort de rire.

— Il fallait prévenir de ta visite ! objectai-je. Là, j’étais occupée.

— Te prévenir ? Plus jamais ! Tu es trop drôle. Je suis curieux de savoir quelle activité nocturne nécessite un si beau pyjama.

— Eh bien, justement, je guerroyais !

Décidé à me taquiner pour son plaisir, il s’était appuyé contre le mur. Son regard flamboyait et soulignait un sourire espiègle à se damner.

— Et ton ennemi s’est enfui, n’est-ce pas ?

— Eh bien, non ! J’ai même gagné !

Il pinça sa mâchoire inférieure entre son pouce et son index, comme s’il réfléchissait.

— J’en suis certain, ronronna-t-il.

Il s’approcha et m’enlaça enfin. Comme toujours, son odeur et sa chaleur perturbèrent mes sens. Perchée sur la pointe des pieds, je m’accrochai à lui.

— Moi aussi, j’ai envie d’un corps à corps, murmura-t-il d’une voix conquérante.

Il éteignit la lumière et je laissai ses mains vagabonder. Mon cœur accéléra. Mon corps s’enflamma. Nous titubâmes jusque dans ma chambre.

— Vous permettez que j’ôte votre uniforme ?

— Vouiii, marmonnai-je entre deux baisers.

Il fit glisser mon pyjama le long de mes jambes et souleva mes pieds, l’un après l’autre. Il se releva lentement, attrapa le haut de ma tenue ; je levai les bras, le tissu s’envola. Lorsque je voulus déboutonner sa chemise, il agrippa mes mains et les déposa le long de mon corps.

— Non, susurra-t-il. Tu ne peux pas gagner toutes les parties. Dans cette bataille, tu tiens le rôle de la prisonnière.

Il me souleva et m’allongea délicatement sur mon lit.

Il débuta alors une série de petits baisers, remontant du creux de ma cheville jusqu’à mon cou. Je fermai les yeux et abandonnai à Lucas tout mon être. De quelques mouvements rapides, il se déshabilla et recommença la série de baisers, cette fois-ci en sens inverse. Lorsqu’il stoppa à mi-parcours, mon esprit s’envola…

— Tu es parfaite en prisonnière, ronronna Lucas dans la nuit.

Il glissa sur le dos et passa un bras sous sa tête.

— Merci. Mais là, je t’ai laissé gagner, murmurai-je.

Je baladai une main sur son torse. Malgré les quelques poils qui ornaient ses pectoraux, sa peau était douce. Je fermai les yeux.

— Bien sûr ! En temps normal je suis beaucoup plus farouche ! annonçai-je fièrement.

Je sentis alors son corps bouger. Il me renversa et vint se positionner au-dessus de moi, en appui sur ses coudes, il chuchota dans mon oreille :

— Tu veux engager un autre combat ?

Lucas pouvait déborder d’énergie. Il me mordilla dans le cou..

— Euh… non, soufflai-je. Je suis épuisée !

Je devinai un sourire se dessinant sur son visage. Il bascula de nouveau sur le dos. Je me tournai sur le côté et collai ma tête sur son épaule.

— Entendons-nous bien, murmurai-je, ce n’est pas toi qui m’as épuisée.

— Non, non, j’avais bien compris ! Ce sont toutes tes batailles virtuelles !

— Exactement, très cher. Ce n’est pas de tout repos !

Je passai ma jambe sur les siennes.

— Je t’imagine bien, en train de flinguer tout ce qui bouge.

— En fait, cette fois-ci, c’est un peu particulier. Il s’agit d’un test.

— Comment ça, un test ?

— Eh bien, ce jeu n’est pas encore sur le marché. J’y joue en avant-première. Il représente la planète Terre en 2100. Je t’en ai parlé, il y a quelques jours. Ça s’appelle Alternative Life Experience.

— Le jeu où tu pensais me trouver ?

— Oui.

— Je t’ai en vrai. Pourquoi irais-je dans un monde virtuel pour te retrouver ?

— Sais pas. Je pensais que… bref, ce n’est plus important. Je sais que ce n’est pas toi.

— Mais tu as douté. Comment est-il, ce mec ?

Je frissonnai. Non pas que l’air fût frais, mais j’aimais croire que Lucas pouvait être un petit peu inquiet, voire jaloux.

Il remonta la couette sur nos deux corps. Je songeai à Valens. Comment est-il ? Il est mystérieux. Attirant et mystérieux.

— Tu es toujours avec moi ? demanda-t-il au bout d’un long silence.

— C’est un avatar, tu sais…

Un avatar plutôt sexy à la réflexion.

— Ou peut-être une IA.

Lucas attrapa ma main et la déposa sur son torse.

— Tu sens ? Moi je suis là, en chair et en os.

Je passai sous silence que Valens aussi était là, pas en chair et en os au sens où Lucas l’évoquait, mais je pouvais aussi le toucher et le sentir au bout de mes doigts.

— Tu sais, le monde d’ALE est incroyable, dis-je pour détourner la conversation.

— Ah bon ? Il y a deux heures tu me racontais que tu faisais la guerre. Je ne trouve pas cela incroyable, moi. C’est même décevant. Ça voudrait dire que nous n’avons pas résolu nos problèmes, ajouta-t-il en bâillant.

Argh, il venait de marquer un point.

— Oui, tu as raison. D’ailleurs la conception des programmeurs est plutôt pessimiste. Ils ont rasé la forêt vierge d’Amazonie pour y planter des arbres déjà calibrés pour la fabrication de planches, tu te rends compte ?

Les images de l’espace dévasté que j’arpentais, quelques heures plus tôt, me revinrent à l’esprit comme des flashs. La boue. Les cendres. Les arbres tombant comme des dominos.

— En plus, les animaux sont presque tous morts ! Ils ont été remplacés par des robots. Et le désert s’est transformé en casse géante. Et pire encore, soufflai-je, non seulement il y a des gens qui vivent dans des bidonvilles, mais comme ils n’ont pas d’eau potable, ils sont tous malades. Faut voir leur tête, c’est horrible. Ils sont défigurés. Des yeux globuleux, des pustules partout, même leurs dents sont tombées. Ça fout le cafard.

Silence.

— Lucas ? chuchotai-je.

Je relevai la tête et compris, à sa respiration profonde, qu’il s’était endormi. Ce n’était pas plus mal. Eo avait donné des consignes de discrétion. Peut-être en avais-je déjà trop dit.

J’enviai Lucas. Moi aussi je voulais dormir. Je fermai les yeux, mais mon esprit continua à vagabonder. Je me demandai si Eo et L’Émissaire avaient interrogé Léa et le maitre du jeu au sujet de Valens.

Valens.

Quel homme étrange ! Je ne pouvais nier que son avatar m’attirait. Il m’était arrivé, petite, de tomber amoureuse du héros d’un film ou d’une série. Plus tard, j’avais bien flirté avec quelques garçons sur la Toile, mais jamais je n’avais ressenti ce trouble envers un avatar si réaliste. Je devais effacer cette pensée de ma tête.

Quel délire ! Pourtant…

Non ! Stop !

En plus, il y a Lucas juste à mes côtés. Je suis un monstre.

Je me retournai dans le lit. Je devais penser à autre chose.

Je ne sais combien de temps il me fallut pour sombrer. Une bonne odeur de café me chatouilla les narines de très bonne heure.

Je pointai mon nez dans la cuisine. Lucas buvait son café en silence. Il me sourit.

— Tu as bien dormi ? s’enquit-il.

— Non, pas vraiment.

— Pas étonnant, tu as beaucoup bougé ! dit-il en tirant une chaise. Tiens, assieds-toi. Tu veux un thé ?

— Oui, s’il te plait, répondis-je en bâillant. Merci.

Lucas prépara ma tasse. J’avais encore l’esprit embué, pourtant je remarquai qu’il connaissait la cuisine de mes parents comme sa poche. Au fond, ce n’était pas la première fois qu’il passait la nuit à l’appartement. Et puis cela faisait plusieurs mois que nous nous fréquentions.

Un frisson me donna la chair de poule. Lucas était-il en train de s’installer dans ma vie ?

Il déposa mon mug devant moi et s’adossa au réfrigérateur.

— Je m’absente quelque temps, déclara-t-il d’un trait. Je rentre dans une dizaine de jours.

— Ah bon ?

Son annonce me fit l’effet d’une douche froide.

— Tu te souviens ? Je t’avais parlé d’un « possible voyage » en Espagne avec Marco. Il a finalement loué une villa. Nous partons ce soir. Je préfère rouler de nuit.

Mon égo se prit une gifle. Lucas, s’installer ? MDR. Que je suis bête, parfois. Non, non, non ! Il ne s’installe pas ! Il se tire avec son meilleur pote en Espagne ! Au soleil !

Je respirai profondément. Je bus une petite gorgée de thé.

— Super ! réussis-je à prononcer. J’espère que vous allez bien vous amuser !

— Oui, y’a pas de raison. Ça fait un bail qu’on voulait partir ensemble, précisa-t-il, tout sourire.

Il jeta un coup d’œil à sa montre avant d’ajouter :

— Bon, je dois y aller. J’ai plein de choses à régler avant mon départ.

— Tu laisses ton père tout seul au boulot, alors ? rétorquai-je, mauvaise, croyant le faire rester encore un peu.

Je cherchais un prétexte foireux pour le faire réfléchir et culpabiliser de partir. De partir sans moi de surcroit.

— C’est l’été, les affaires sont calmes. Et puis, j’ai besoin de vacances.

Il déposa sa tasse dans le lave-vaisselle, m’embrassa dans le cou puis glissa un « sois sage, petite guerrière » sur mes lèvres.

Il se dirigea vers la porte. Mon corps se figea.

— Je t’envoie un message dès que nous sommes arrivés.

J’entendis le cliquetis des clés, le battant s’ouvrir, puis se refermer, le bip de l’ascenseur, les pas s’éloigner. Le silence. Je fermai les yeux et laissai les premières larmes couler. Ma famille était partie. Maintenant, c’était au tour de Lucas de m’abandonner là, comme une vieille chaussette.

Après un abattement de courte durée, un sentiment de colère injustifié monta en moi. Je me sentais trahie.

Sois sage ! Sois sage ! Et toi ? Toi ? Tu vas t’éclater, hein ? Sorties, plage, cocktails et pétasses en bikini pour programme ?

Lucas ne m’avait rien promis, moi non plus. Mais je devais bien me l’avouer, il m’échappait et je détestais cela. Je voulais maitriser la situation… Je ne maitrisais rien du tout ! Il allait et venait, passait du bon temps en ma compagnie et hop, vaquait à ses occupations. Qu’est-ce que j’avais pu être idiote ! Mon égo en prit un coup. Grrr ! Je me maudis, je le maudis aussi ! Je pris une profonde respiration et essuyai mes joues. Je n’allais pas passer mes vacances à me morfondre.

Ragaillardie par une bonne douche, je retournai dans ma chambre et secouai la couette. Argh, son parfum s’échappa du tissu. Comment vins-je tirer le meilleur du pire ? J’attrapai mon casque et plongeai dans ALE.

Je quittai mon transporteur et entrai dans la loge. L’avatar d’Eo se matérialisa.

— Tu es bien matinale ! ricana-t-il.

— Ouais ! grognai-je.

— Et de bonne humeur, je vois !

Mentalement je lui tirai la langue, mon avatar s’exécuta.

— Alors, pas de monstre derrière la porte ?

— Si, justement ! Mon… copain.

Eo éclata de rire. Il déposa sa carte sur son support. Je m’avançai vers les fauteuils, un œil distrait sur les murs.

— Des soucis de cœur, Wave ?

— Il débarque, me saute dessus, puis m’annonce qu’il part en vacances au soleil avec son meilleur pote.

— Un mec, quoi ! commenta Eo en me faisant face.

Je le regardai, déconfite. Il enchaina un clin d’œil idiot, sourire dément et grattage de ventre. Combo d’attitudes qui signifiaient : laissez pisser je ne raconte que des conneries.

— Après tout, je m’en fous, rétorquai-je en le contournant. J’ai pas envie de discuter de ça maintenant. Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?

Eo grimpa sur l’un des fauteuils, en sens inverse, les genoux sur l’assise et le torse contre le dossier juste pour jouer avec son avatar.

— J’avais une petite théorie à vérifier.

— Et alors ?

— J’avance.

— Super, tu ne veux plus partager tes infos ?

Je me dirigeai vers le lecteur de carte pour récupérer celle qui portait mon pseudo.

— Écoute Wave, je ne suis sûr de rien pour le moment. Nous avons des pistes.

— Nous ?

Je me retournai et regardai Eo plus attentivement.

— Valens et moi.

— Tu l’as recroisé ? demandai-je de plus en plus curieuse.

— Oui.

— Et ? insistai-je en m’approchant de mon compagnon.

— Et alors… dans le cas où notre théorie tiendrait la route, ce dont je doute… c’est surprenant.

— Tu veux bien arrêter de parler à demi-mot !

— Je lui laisse le plaisir de te l’exposer.

— Tu es agaçant, parfois, trépignai-je.

Eo ricana. Je me détournai de lui de nouveau et attrapai ma carte posée à côté du lecteur.

— Tiens, me dit-il en se relevant, si tu veux le voir, tu auras besoin de ça.

Il me tendit le médaillon.

— Je ne comprends pas ! Valens se trouve dans le médaillon ? Comme Léa ?

Eo pencha la tête sur le côté.

— Pas tout à fait, mais sans lui, pas de héros mystérieux.

Je le lui arrachai des mains. Il m’afficha son sourire banane et actionna le bouton de sortie. La porte glissa, son transporteur l’attendait.

— J’ai envie de me balader dans la cité végétale, pas de voir Valens, lui lançai-je.

— Fais comme tu veux, mais si tu souhaites le voir il faut l’a…

La porte se referma sur Eo sans que je puisse entendre la fin de sa phrase. Il fallait quoi ? L’appeler ? L’attendre ? Punaise, pourquoi cette porte virtuelle interrompait-elle la communication ?

J’introduisis ma carte dans le lecteur et partis pour Naturralya. Tout comme la première fois, je fus saisie par la beauté des lieux. Les oiseaux chantonnaient, la pelouse était éclatante, les arbres grands et forts étaient majestueux. J’avais envie de dévaler la colline qui s’étendait sous mes pieds et de cueillir les fleurs sauvages rouges et bleues qui dansaient en contrebas. Des coquelicots certainement, pour les rouges. Pour les fleurs bleues, aucune idée. Malheureusement, j’avais un dilemme à résoudre. Le dilemme « Valens » pour être plus précise. Je voulais, non, je devais savoir qui se cachait derrière cet avatar qui envahissait de plus en plus mon esprit.

Est-ce qu’Eo avait dit de l’attendre ? Je n’allais pas poireauter toute la journée.

— Valens ! m’écriai-je tout en marchant dans les coquelicots. VALENS !

— Là-haut, entendis-je dans mon casque.

Je regardai vers le sommet de la colline.

— Non, plus haut.

Je levai les yeux. Valens était perché dans un arbre. Je m’approchai.

— Qu’est-ce que tu fous là-haut ?

— Je me suis matérialisé ici, figure-toi.

— Dans l’arbre ?

— Oui, dans l’arbre ! C’est très curieux…

Il dégagea quelques branches et descendit d’un bond comme dans tout bon jeu d’action.

— TU es très curieux, rectifiai-je.

— Je suis content de te voir, sourit-il.

— Je viens aux nouvelles ! Tu aurais des choses à m’expliquer.

— Tu as croisé Eo ?

— Oui, à l’instant.

Il hocha la tête et tendit le bras vers le sol.

— On se pose là ?

Valens s’assit par terre. Je l’imitai et adossai mon avatar contre le tronc du chêne sous lequel nous nous tenions depuis son arrivée. Je sentis immédiatement quelque chose de dur dans mon dos. Je croisai les bras.

— Je t’écoute ! Depuis le début.

Il baissa un moment la tête, puis commença.

— J’ai participé à la création d’ALE en tant que designer.

J’étais tellement impatiente de connaitre la suite que je ne bougeai plus d’un pouce.

— Mon domaine de prédilection : les espaces verts, dit-il en tendant les bras.

— Les espaces verts ?

— Tu vois les fleurs et les arbres qui t’entourent aujourd’hui ? C’est moi ! annonça-t-il fièrement.

— Tu veux dire que tu es une sorte de jardinier informaticien ?

Il sourit.

— Oui, s’esclaffa-t-il, c’est bien imagé. Mon titre est Digital Gardener Manager.

Sous mon casque, je grimaçai.

— Tu es déçue ? demanda-t-il alors que je restai silencieuse.

Oui, je l’étais. Valens n’était pas LE superhéros d’ALE ! Il était son jardinier ! Beaucoup moins sexy comme statut.

— Non ! Non, mentis-je. J’ai un peu de mal à concevoir à quoi ressemble un informaticien qui jardine sur la Toile.

— C’est donc ça ! Au fond, tu veux savoir quelle tête j’ai en vrai !

Cette question était ESSENTIELLE, non ?

— Et toi ? Es-tu une petite fille de douze ans avec des couettes qui fait joujou sur son ordi ? Ou pire encore, une vieille retraitée édentée qui torture le jeune homme que je suis pour se rappeler le bon vieux temps ? Et si tu étais un homme ? ajouta-t-il en forçant sa voix dans les graves.

— On ne laisserait jamais une morveuse ou une vieille perverse entrer dans ALE, répondis-je sérieuse. Je suis un mec ! Mais j’ai le teint frais et je soigne mes abdos, ajoutai-je en me tapotant le ventre avec mon sourire ravageur.

— Oh ! mince ! Moi qui commençais à tomber sous le charme de la mamie édentée.

J’éclatai de rire.

— J’aime bien quand tu ris.

Ses mots, ils me troublèrent. Je ne sus pas quoi répondre.

— Je te taquine, reprit-il.

Il bascula sur son coude droit et étira ses jambes sur le côté.

— Je pense que ton avatar est très proche de ta réelle apparence physique.

— C’est le cas, lui confirmai-je.

Il arracha une petite herbe et commença à la mordiller.

— On peut mordre les herbes ?

— Oui, tu peux, vas-y ! Elle a vraiment le gout de l’herbe !

— Bon, continue s’il te plait, le pressai-je tout en caressant les brindilles comme s’il s’agissait d’un tapis persan.

Hors de question qu’il change de sujet maintenant.

— Je vais t’ôter un doute immédiatement. Mon avatar est aussi fort ressemblant…

Mon cœur bondit dans ma vraie poitrine. Mon avatar lui, arracha une touffe d’herbe. Voilà une bonne nouvelle. Non ! Une excellente nouvelle. Son avatar était tellement beau. J’affichais le sourire du bonheur. Valens éclata de rire.

— Ne broute pas toute ma pelouse, hein ! C’est beaucoup de travail tout ça.

Honteuse, mon cœur manqua une pulsation.

— Je ne vais pas te dire que mon avatar n’est pas un peu amélioré…

Mon estomac se tordit. Il y avait toujours un hic.

— Mais dans l’ensemble, c’est très ressemblant. Sauf que j’ai les yeux bleus.

— Les yeux bleus ?

Le hic des yeux bleus. Je n’aurais pas pu l’inventer.

— Oui, regarde.

Il ferma les paupières, puis les rouvrit. Ses iris étaient bleus. Heureusement que je me trouvais appuyée contre un arbre, sinon je crois que je serais tombée à la renverse. Je craquai. Grâce à toute la perfection que pouvait offrir le virtuel, il me regardait avec des yeux bleu azur pétillants. Rien à dire, ils étaient parfaits.

— Et la cicatrice ? demandai-je pour cacher mon trouble.

— Celle-là ?

Il passa son doigt sur la marque qui dessinait un 7 inversé sur sa joue.

— Un souvenir de guerre.

J’écarquillai les yeux.

— Quand j’étais encore un petit garçon, je jouais sur le canapé chez moi. Je transformais le salon en champ de bataille. Un jour, j’ai perdu l’équilibre et je suis passé au travers de la table basse que mes parents avaient eu la bonne idée d’acheter en verre. Rien de bien grave, mais j’ai gardé quelques belles marques sur le visage et sur le corps. Enfin, tu ne peux pas voir celles sur le corps, ajouta-t-il en souriant. Elle fait partie de moi, cette cicatrice, alors elle fait aussi partie de mon avatar.

Il était trop craquant avec son histoire d’enfance. J’étais scotchée contre mon arbre toute émue.

— Tu veux savoir mon âge, je suppose.

« Pourvu qu’il ne soit pas trop vieux, » priai-je en moi-même. Je pris une grande respiration et fermai les yeux.

— J’ai 26 ans, annonça-t-il d’une voix douce.

J’expirai si bruyamment, qu’il sourit. Il baissa légèrement la tête en avant, me questionnant du regard.

Je bredouillai :

— Je vais fêter mes 20 ans dans un mois.

Il resta muet un instant.

— Je m’appelle Valentin.

Sortez-moi une corde, que je me pende tout de suite. Valentin, le petit ange des amoureux !

Il me regardait fixement de ses yeux bleus pénétrants.

— Je suis Lola.

— Lola, répéta-t-il avec douceur.

Il se releva et me tendit la main.

— Viens, on va se balader. Tu as le temps ?

J’attrapai sa main et me relevai à mon tour.

— J’ai tout mon temps, lançai-je, trop heureuse.

Il relâcha ma main ; je le maudissais. Nous traversâmes le champ de fleurs sauvages. Mon nez me picota. Je n’allais tout de même pas avoir un rhume virtuel ? De l’autre côté du pré, une cascade en escalier nous coupa la route. L’eau y coulait en sens inverse. Au lieu de descendre, elle remontait.

— Ça, c’est Lucky, il est un peu tordu dans sa tête. Il trouvait ça rigolo d’inverser le courant.

Valens me tourna le dos et s’abaissa.

— Grimpe, dit-il. On va traverser.

Je donnai mentalement une petite impulsion à mon avatar et m’accrochai à son cou. Il fit quelques pas sur le côté pour chercher un passage pas trop profond et nous traversâmes. Ainsi cramponnée à son dos, j’avais le sentiment d’être dans ses bras. Il me déposa sur l’autre rive et nous empruntâmes un chemin sinueux parfaitement lisse.

— Tu ne m’as pas encore tout dit.

— Sois un peu patiente, jubila-t-il

Patiente, patiente, c’était peut-être facile pour lui. Moi, je bouillonnais.

Nous marchâmes en silence. J’avais tellement de questions dans la tête que j’avais du mal à profiter du paysage jusqu’à ce que nous arrivions dans un nouvel endroit enchanteur de Naturralya.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je sous le charme.

Valens ouvrit un portillon, me laissa passer en premier et se dirigea vers deux chaises longues en bois ancrées au sol.

— Voici le parc aux trèfles à quatre feuilles.

Il tendit le bras vers une des chaises longues et m’invita à prendre place. Je m’allongeai.

— Euh… sur le ventre, me dit-il.

Je le regardai s’installer. Nous nous trouvâmes l’un en face de l’autre avec, entre nous, une multitude de trèfles.

— Vas-y ! Prends-en un.

Je tendis la main et attrapai une de ces herbes. Je comptai les feuilles ; il y en avait bien quatre. J’en cueillis une seconde, puis une troisième. Tous les trèfles possédaient quatre feuilles.

— Il n’y a plus le plaisir de chercher, alors ?

— De chercher, non. Mais tu peux faire plein de vœux ! C’est ça le plus important, non ? Avec mon parc, pas de déception, conclut-il sur un sourire.

Oooooooh, en plus il était poétique ce jardinier !

— Enfin, je ne réalise pas les vœux, soyons bien d’accord. Mais je vais tout de même réaliser celui qui te tiraille depuis tout à l’heure.

Il caressa les trèfles du plat de la main et entama son récit. Je glissai mes bras sous mon menton et ne bougeai plus.

— ALE est un métavers comme ceux que tu connais sur la Toile. Il existe la version jouable, celle dans laquelle tu es entrée et celle que je teste aussi comme volontaire depuis quelques semaines. Pour faire simple, le jeu utilise l’environnement basique du métavers, mais avec des missions en plus. J’ai pour habitude de naviguer de l’un à l’autre. Après, je ne sais pas trop ce qui s’est passé, mais j’ai l’impression d’être bloqué dans le jeu.

— Tu te fiches de moi, là ?

— Non, pas du tout. Tu en parleras avec Eo. C’est notre théorie.

— Mais enfin, comment fait ton corps ? Tu dois bien t’alimenter.

— Je n’ai pas toutes les réponses. Je vis avec ma mère, elle a dû informer l’équipe médicale.

Je le regardai, perplexe. Elle ne tenait pas vraiment la route, son histoire. Et puis quel type de vingt-six ans avec un job habitait encore chez papa et maman ?

— Léa est… enfin, était ma clé pour entrer et sortir. Je dois toujours être connecté à elle, car j’ai l’impression que mon avatar se matérialise en même temps que vous.

— Si on veut, concédai-je, mais nous avons exécuté des missions sans toi.

— Exact. Je crois que je me matérialise dans le jeu quand l’un d’entre vous s’y trouve avec la clé. Toutefois, la distance entre Léa et moi est… comment dire… variable ! Enfin, c’est ce que j’ai constaté. Encore un bug, si je puis dire.

— Attends ! Attends ! Pas tout en même temps s’il te plait. Revenons sur ton corps, le vrai.

— ALE, ce sont des milliards d’investissements et un projet relativement secret. Comme nous sommes connectés sur de longues durées, il y a un suivi par une équipe médicale privée que nous devons rencontrer régulièrement. Je peux donc imaginer que celle-ci est intervenue chez moi.

 — C’est un véritable film que tu me racontes là.

Il grimaça.

— Oui, je sais. Moi-même, j’ai du mal à comprendre. En attendant, je suis là, je discute avec toi, j’ai tous mes souvenirs jusqu’à un certain point. Depuis notre rencontre, j’ai l’impression de n’avoir plus que des morceaux. Je passe d’une mission à l’autre sans interruption. Je me matérialise dans des lieux différents à chacune de vos connexions. Je ne sais pas ce qui m’arrive lorsque vous quittez ALE. J’ai perdu la notion du temps.

— C’est trop glauque, ton histoire.

— Je suis désolé. C’est la seule que j’ai pour le moment.

Je ne sais pas si j’allais digérer toutes ces révélations si… je ne savais plus quoi penser. Je cueillis un nouveau trèfle et fermai les paupières. Aucun de nous n’ajouta un mot jusqu’à ce que je rouvre les yeux.

— Tu as fait un vœu ? demanda Valens.

Je hochai la tête.

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