Chapitre 16

Vendredi 4 juillet 2025

Deux heures pile-poil après mon arrivée dans Naturralya, Valens me renvoya chez moi. Éveillé, il était une véritable horloge ce type ! J’avais bien contesté cette exigence perverse avec toutes ces révélations et ces questions restées en suspens, sans succès. « Il ne faut pas abuser des bonnes choses », avait-il dit. J’avais rétorqué que je reviendrais dans l’après-midi pour continuer notre exploration et travailler sur son hypothèse. Il avait immédiatement réagi en déclarant qu’il ne viendrait pas me retrouver, sous le prétexte « moyenâgeux » que nous allions nous revoir dans la soirée puisque j’avais un nouveau rendez-vous avec Eo et L’Émissaire et que je devais me reposer.

Je pense qu’il était inquiet. Si sa théorie se révélait exacte, le danger nous guettait tous.

Lorsque je rallumai mon GSM, Valérie me proposait par SMS de la rejoindre pour un sandwich au moment de sa pause, vers 13 h 30. Je confirmai puis tentai de contacter mes parents.

— Hello, Lola, comment vas-tu ? demanda ma mère qui venait de décrocher.

— Coucou maman. Je vais bien, merci. Et vous ? Ces vacances ?

— Super ! Là, on va passer à table, sur la terrasse. Nous profitons d’un temps magnifique. On commence à décompresser, je pense que nous sommes sur la bonne voie pour une détente totale.

— Cool !

— Les garçons ont tout de suite adopté le mini-club. Deux heures le matin, puis deux ou trois heures l’après-midi. Les filles y sont super gentilles. Un peu jeunes à mon gout, mais tout semble bien se passer. Je croise les doigts pour qu’il en soit ainsi jusqu’à la fin.

— Je suis contente pour vous. Vous allez enfin pouvoir profiter tous les deux !

— Oh oui ! Luc a déjà pris des couleurs. Nous avons même joué au tennis. Bon, on a eu mal au bras pendant deux jours par la suite, mais là, ça va mieux. Et toi ? Tu te débrouilles ?

— Oui, sans problème. Je rejoins Valérie tout à l’heure pour manger. N’y a que Lucas qui vient de m’annoncer qu’il partait quelques jours en Espagne.

— Mais il ne devait pas t’accompagner à l’anniversaire de Jan ?

Elle ne perdait pas le nord, ma mère. Un disque dur à elle toute seule.

— Ben si, mais il a changé ses plans à la dernière minute, alors j’irai seule.

— Mouais ! Fais attention à toi, hein ? Ne monte pas dans la voiture de quelqu’un qui a trop…

— Bu… Ouiiii, maman. C’est promis. Et puis je te rappelle que ça se passe chez sa grand-mère et qu’on n’est pas des sauvages.

Ma mère et son esprit « attention, danger » me gonflaient grave par moments. Je n’avais plus quinze ans !

— Et l’hôtel, comment est-il ? demandai-je pour détourner la conversation.

— Vraiment très bien ! Nous avons une chambre très spacieuse pour pouvoir installer les deux lits pour les garçons. La décoration est un peu banale, genre « bord de plage », mais le matelas est confortable. C’est déjà ça ! Bon, je dois faire manger Thomas et Hugo, ils commencent à s’impatienter. Je te passe Luc. Bisous ma grande, on se rappelle dans quelques jours. Amuse-toi bien et tu sais quoi !

— Bisous maman.

— Hello, Miss ! s’exclama Luc d’une voix pétillante. Alors, elles sont bien tes vacances à Bruxelles-plage ?

Ah oui ? Il me cherchait dès le départ ? Je n’allais pas le louper !

— Mieux que tes tomates en tout cas ! annonçai-je posément.

— Qu’est-ce qu’elles ont, mes tomates ? L’arrosage n’a pas fonctionné ?

— L’arrosage, si… Mais les feuilles sont toutes jaunies et tachées… ça semble pas normal.

— Ah ça non, c’est pas normal ! Elles doivent être toutes vertes, les feuilles ! Punaise, j’ai pas de bol. Tous les pieds sont attaqués ?

— Oui ! Tous ! Sans exception, articulai-je.

— Oh noooon !

Il semblait dépité ; je ricanai en moi-même.

— Elles sont mourues, tes tomates. C’est l’air bruxellois… il n’est pas très sain.

— C’est mort, alors…

Je m’esclaffai.

— Mais non, c’est pas mort. Fallait pas me narguer avec tes vacances à la plage.

Gros silence de la partie adverse.

— C’est une blague ? réagit-il avec un train de retard.

— Mais oui ! Je te taquine, mon petit Luc. Elles sont en pleine forme tes tomates… et moi aussi, merci !

— Tu t’es bien foutue de moi ! Bon, que des bonnes nouvelles, alors ?

— Oui, je te rassure. Ici, tout va bien. Maman m’a dit que vous aviez joué au tennis et que tout se passait à merveille avec les garçons.

Il rigola.

— Pour le tennis, fallait nous voir ! Deux grands sportifs en action. Je pense que nous n’avons pas réussi à dépasser trois ou quatre échanges sur une heure de jeu. J’ai très probablement gagné, glissa-t-il à voix basse.

Je les imaginais bien tous les deux, avec leurs vieux shorts, essayant de courir derrière la balle.

— C’est pas grave ! L’important, c’est de s’amuser, enchainai-je.

— Oui, mais on a souffert le lendemain. J’avais des courbattures partout et ta mère, j’en parle pas, gloussa-t-il. Enfin, je lui ai payé un bon massage, un truc asiatique, tu vois. Ça fait exotique ! Je ne sais pas avec quoi il l’a massée d’ailleurs, le pey, mais elle planait complètement après.

— Et toi, t’as pas essayé ?

— Moi ? Non, j’suis un mec ! Me faire tripoter par un autre mec…

— C’est pas ton genre !

— Exactement ! Bon, je vais te laisser. Faut nourrir mes deux petits hommes, ta mère me fait les gros yeux ! Bisous, ma belle.

La journée n’avait pas bien débuté avec l’autre qui se tirait sans moi au soleil, mais je commençais à reprendre le dessus. J’en savais plus sur Valens. Mes parents se portaient super bien. À mon tour de m’amuser un peu !

J’empruntai les transports en commun pour arriver rue Neuve. Comme une taupe de compète, j’arpentais les couloirs en mode avance rapide. Trop envie de sortir au grand air. Évidemment, c’était toujours la période des soldes, il fallait donc slalomer entre les poussettes et les touristes paumés qui cherchaient leur chemin. J’envoyai un message à Val pour lui dire qu’il ne me restait plus que deux-cents mètres à parcourir.

Même pas un an que nous nous connaissions, mais j’avais l’impression de la fréquenter depuis ma petite enfance. Ses cheveux noirs coupés court et sa peau de porcelaine faisaient ressortir ses yeux bleus qu’elle ne maquillait jamais. Elle possédait des joues rondes comme les poupées en porcelaine. Un peu boulotte, elle se sentait très bien dans ce corps aimé depuis deux ans par un garçon un peu rock’n’roll à mon gout, mais qui avait l’avantage de la combler.

Lorsque je la retrouvai, elle pliait des tee-shirts dans le fond du magasin.

— Salut.

— Salut, souffla-t-elle. Heureusement que tu es là. T’as raison, ajouta-t-elle dans un chuchotis, ils sont fous, tous ces gens. Bon, attends-moi dehors, je demande à ma boss si je peux prendre ma pause et je te retrouve.

Deux minutes plus tard, Valérie me rejoignait dans la rue.

— On va se manger une salade ?

— Un dürüm, ça te dit ?

— Pas bon pour la ligne ça, rétorqua-t-elle.

— Ouais, grave ! Mais j’ai trop envie d’un truc bien gras !

Valérie écarquilla les yeux. Nous nous dirigeâmes vers le kiosque à cholestérol.

— Faut absolument que je te raconte, déblatérai-je.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Lucas ! grognai-je.

— Aaaah, ça y est, t’as découvert le hic. Je le savais ! Y a toujours un hic avec les beaux mecs.

— Tu ne devineras jamais !

— Accouche !

— Il se tire en vacances avec son pote Marco ! Départ ce soir !

— Quoi ? Sans toi ?

— Sans moi ! Exactement. Il a débarqué hier soir, minuit passé, comme une fleur, on a… tu-vois-ce-que-je-veux-dire, puis il s’est endormi pendant que je lui parlais.

— Ooooh nooon ! Trop chelou !

— Attends, attends ! Et ce matin, il m’a préparé mon petit-déj, tout sourire, et m’a annoncé qu’il avait besoin de prendre l’air et qu’il partait ce soir.

— Paf, comme ça, direct ?

— Si je te le dis !

— Ooooh là, il abuse !

— Nous sommes d’accord. Mais enfin, t’inquiète… moi aussi je vais me mettre en congés dès son retour. Finies les nuits de folie quand Monsieur le désire.

— Deux dürüms, réclama Valérie. Qu’est-ce que tu bois ?

— Un grand coca, s’il vous plait ! commandai-je.

— Pour moi aussi, s’il vous plait, annonça Valérie.

Je sortis mon portefeuille de mon sac.

— Attends, je t’invite ! Tu paieras la prochaine fois.

— Oki, Merci. Enfin, pour Lucas, tu sais… je suis bien avec lui, mais c’est pas le grand amour non plus. Mais quand même, il exagère là, non ?

Valérie paya la note, j’attrapai mon dürüm et mon coca, puis nous nous dirigeâmes vers un banc, près de l’église.

— Il était trop beau pour que ça dure ! lâcha Valérie.

Cette remarque me piqua. C’est vrai qu’il était sexy. Trop sexy pour moi ? Je croquai dans mon sandwich et partis dans mes pensées.

— Ohé ! T’es avec moi ? s’enquit-elle en agitant sa main devant mes yeux.

— Oui, excuse ! C’est que… j’t’ai pas encore tout dit. J’ai rencontré quelqu’un d’autre.

Valérie lâcha la paille qu’elle avait en bouche.

— Quoi, t’as un autre mec ?

— Non, mais… j’crois que j’ai une touche.

— T’es pas croyable ! commenta-t-elle en remuant la tête de bas en haut. Et alors ?

— Ben… c’est un avatar, murmurai-je.                       

Valérie manqua de s’étouffer.

— Respire ! Lève les bras !

— Attends, t’es pas en train de me dire que tu craques pour un avatar, persiffla-t-elle en agitant son sandwich dans les airs.

Je souris de toutes mes dents.

— Oooooh, t’abuses là !

— Atteeeeeeends, écoute-moi jusqu’au bout.

— Magne, hein ! Parce que je vais devoir retourner chez les furieux.

Elle mordit sa paille et ouvrit grand les yeux, comme en attente d’une révélation.

— J’suis entrée dans une nouvelle réalité virtuelle.

Valérie mâchouilla sa paille de plus belle.

 — Et là, y en a un trop canon.

Valérie relâcha le bout de plastique écrasé.

— Canon, comment ?

— Ben… sexy… beau… charmant… poète !

— Poète ?

— Ouais, poète dans son domaine.

— Dans son domaine ?

— Il est manager !

— Ha !

— C’est un manager, jardinier virtuel, grimaçai-je

— Il nous manquait plus que ça ! Le roi de la tulipe !

— Ouais, ça va, hein !

— Mais enfin, peu importe, tu ne sais pas qui se cache derrière !

— Si ! Il m’a tout dit.

— Et tu le crois sur parole ?

Je hochai la tête.

— Sérieux, tu crains là. Pire tu me fais flipper ! Et Lucas ? Il est juste parti en vacances, tu ne vas pas non plus tout bousiller pour des pixels qui brillent.

— T’as raison, mais c’est plus fort que moi !

— Faut t’faire soigner.

Valérie regarda l’heure sur son GSM.

— Désolée, mais je dois y aller. « Trente minutes de pause, pas une de plus », elle m’a dit, l’autre truite. Moi aussi, il faudra que je te raconte. Pas facile, Madame la Responsable de boutique.

Valérie se leva bien qu’elle n’ait pas fini son sandwich. Elle le jeta dans la poubelle derrière nous.

— On s’appelle ce soir, ajouta-t-elle en m’embrassant.

— Euh, non, pas ce soir. J’suis prise.

— Quoi ? Tu vas le revoir ? Le poète ?

— J’espère !

— Ouais… T’emballe pas ! On en reparle à l’anniversaire, demain. En attendant, keep cool !

Elle fit demi-tour et disparut dans la foule. Je finis mon sandwich, seule, perdue dans mes pensées. Il était quatorze heures passé quand je quittai mon banc, j’avais le temps de me rendre au salon Mutant qui se tenait pour sa troisième édition sur le site de Tour & Taxis.

Avec ALE, j’avais rencontré les ABots et les forcenés du culte de la beauté du prochain siècle. J’étais curieuse de découvrir ce que mon époque avait à proposer. Le salon Mutant c’était Le salon européen sur les changements que l’espèce humaine opérait sur son corps. Tout un programme selon le journal du métro.

Je passai les portails métalliques, pas d’interminable file d’attente à mon arrivée. Depuis mes seize ans, âge de pré-majorité, ma main droite me servait de carte de crédit, de carte d’identité et de carte de sécurité sociale, tout comme ma CIB – Carte d’Identification Belge. Ce système de lecture était apparu depuis longtemps, cependant sa mise en place avait trainé en longueur vu l’ampleur de l’investissement demandé aux commerçants et aux institutions selon beau-papa. Mais Bruxelles avait de l’avance, une veine pour moi, car franchement je ne comprenais pas comment on pouvait faire sans.

Encore deux minutes et je pourrai moi aussi apposer ma main. Je tournai la tête et aperçus un couple qui s’embrassait langoureusement sur le trottoir. Déjà, le spectacle commençait. Il me fut impossible de savoir si j’observais un couple hétéro ou gay tant les deux silhouettes étaient filiformes. Toutes deux le crâne rasé, elles arboraient une peau entièrement tatouée. Pas de dessins ethniques, héroïques ou cabalistiques. Ni dragons, ni rose, ni bande dessinée. Ces individus avaient tout simplement changé de couleur de peau : pour celui de droite, un teint bleuté ; pour celui de gauche, une tendance kaki.

Les deux battants de la porte s’entrouvrirent, accompagnés d’un bip et d’une veilleuse verte indiquant que je venais de me soulager de 15 euros, tarif étudiant.

Le hall d’entrée baignait dans une lumière feutrée jaune dorée. Je suivis les gens devant moi et m’engageai dans un des couloirs sombres qui s’offraient à nous. Enfin, « couloir » était un bien grand mot puisqu’il s’agissait plutôt d’un long tube rouge sang qui semblait se rétrécir au fur et à mesure que j’avançais. Je fus troublée par l’ambiance sonore, qui me fit penser aux gargouillements de mon estomac lorsque j’avais faim. Je tendis le bras et ma main rencontra une texture molle et chaude. Je réalisai alors que je progressais dans une sorte de cordon ombilical. Au bout devait naitre une nouvelle espèce.

J’écartai la membrane rougeâtre qui fermait le tunnel pour arriver enfin au milieu de la foule, ou devrais-je plutôt dire au milieu de la faune humaine.

J’eus l’impression d’atterrir sur une autre planète. Dans le ciel vert pâle du plafond brillaient des étoiles jaune orangé. Le sol, lui, semblait en terre battue comme un terrain de tennis. Les stands rectangulaires étaient délimités par des parois en verre sablé, dont les teintes variaient selon les thèmes.

J’empruntai le couloir central et crus un instant me trouver dans ALE. Je croisai une femme dont la chevelure avait été remplacée par du crin de cheval. Le promoteur affichait sur un écran plat ses différentes prestations. Crin long ou en brosse, véritable ou synthétique, couleurs au choix ! En face, on pouvait se faire glisser entre le crâne et la peau des cornes en Téflon ou en métal chirurgical. Même chose dans le dos, sur le buste ou dans les bras.

Après les « coiffeurs », j’allai chez les « dentistes » qui proposaient le remplacement des incisives par des implants de crocs canins. Plus loin, la pose de poils sur le torse, les jambes et les avant-bras, ainsi que celle de griffes, artificielles ou non, reléguaient les implants mammaires au rang des has been. Au fond, je retrouvai tout de même quelques stands de piercing, pocketing et scarification.

Autour de moi évoluaient parmi les humains « traditionnels » des primitifs modernes. Je croisai la femme girafe, quelques lézards et un troupeau de lions bipèdes, avec leurs crinières flamboyantes et leurs crocs d’acier.

J’étais époustouflée de voir enfin de près ce que l’on pouvait faire de son corps, même si au fond de moi je ne comprenais pas cette démarche trop éloignée de mon éducation. Pourtant, ces gens remettaient au gout du jour des rites ancestraux par le biais de moyens modernes. Une série de questions traversa mon esprit. Comment ces personnes vivaient-elles au quotidien ? Avaient-elles un emploi ? En croiserions-nous à la caisse du supermarché ? Avaient-elles des enfants ? Les accompagnaient-elles à l’école ? Se présentaient-elles aux réunions des parents ? Étaient-elles prises au sérieux ? Et enfin, à quoi ressembleraient-elles à 70 ans ? Une mamie aux cheveux gris et à la peau pendante et bigarrée ? Un papy au dentier carnassier, la lèvre suspendue, passant ses bras dans le trou de ses lobes d’oreilles dont il aurait ôté les plateaux ? Sans doute n’étais-je tout simplement pas préparée à cela.

Je sortis au bout de deux heures et décidai de rentrer chez moi. Un nouveau lot d’émotions m’attendait ce soir. J’allais retrouver Valens.

La tête pleine d’humains transformés, le doute m’envahit. Et si Valens m’avait menti ? Et s’il était un de ces adeptes du transforming ? De Lucas, je connaissais chaque centimètre carré de peau, et tout était parfait. J’eus un pincement au cœur. Il allait me manquer. Je lui envoyai un petit message pour lui souhaiter bonne route.

Il ne répondit pas.

>> Chapitre 17

<< Chapitre 15

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *