Chapitre 19

Dimanche 6 juillet 2025

Je poussai la porte du restaurant Bagatelle alors qu’on me secouait comme un prunier dans la réalité. Je me relevai et ôtai le casque de ma tête en grognant.

— Non ! Non ! Non !

 Valérie était plantée devant moi, mains sur les hanches, les narines larges comme des naseaux de vache laitière.

— Dis, tu penses pas que tu exagères un peu, là ? C’est l’anniversaire de Jan et tu te tires pour rejoindre le poète !

Subitement aphone, voire muette, je poussai le bouton off du casque, reposai l’objet de mon délit sur le lit, lissai la couette pour effacer l’empreinte coupable de mon corps et affichai mon regard de cocker égaré mourant de faim depuis des semaines.

— Désolée, je n’ai pas pu résister, grimaçai-je, les babines pendantes

— Je vois. Faut que je lui dise deux mots à l’autre.

— Impossible, répondis-je avec un soupir. Tu ne peux pas entrer dans ALE.

— Ali ? C’est quoi ce truc ?

— Rien d’important.

— Alors, si ce n’est pas mortellement crucial, insista-t-elle, suis-moi ! La musique déchire, l’ambiance est extra-géniale et la nuit ne fait que commencer. Ça te changera les idées. Laisse-les un peu mariner, tous tes mecs. Il faut savoir se faire désirer dans la vie.

S’il existait l’Oscar de la meilleure amie, un type sexy en or trônerait sur sa table de chevet. Elle trouvait toujours les bons mots.

L’horloge de la voiture affichait quatre heures trente du matin quand Bruno et Valérie me déposèrent en bas de chez moi. J’émergeai vers 16:00, la tête en vrac, mais heureuse. Aucun cauchemar n’avait perturbé mon sommeil. Aucune question ne venait bouleverser mon esprit. Je me sentais lourde, pâteuse, mais apaisée. J’avalai deux comprimés effervescents pour faire redémarrer la machine.

Curieuse de découvrir la suite de notre tour du monde dans ALE j’arrivai la première dans la loge. Lorsqu’Eo débarqua, je l’interrogeai illico sur son accident.

— Juste un peu de tôle froissée. Une nana, jolie de surcroit, sortait de sa place de parking alors que j’arrivais. Elle n’avait pas mis son clignotant, je n’ai rien vu. Nous avons rempli un constat et voilà.

L’Émissaire franchit la porte à son tour. Il échangea quelques mots avec Eo qui recommença son blabla sur son pseudo-accident, puis il s’enquit de mon weekend. Lentement, nous nous dirigeâmes vers le lecteur, prêts à partir.

En un clin d’œil, un nouveau décor s’offrit à nous. Nos trois avatars se tenaient perchés sur le toit d’un building, au milieu de nombreux autres bâtiments.

— Où sommes-nous ? bafouillai-je aussitôt.

— Chez moi, répondit sobrement L’Émissaire.

Eo et moi nous retournâmes d’un coup dans sa direction.

— C’est où chez toi ? m’enquis-je alors.

— Étudie, me conseilla mon intrigant compagnon avec un signe de tête.

Je le suivis du regard et reconnus immédiatement le toit du Chrysler Building, puis celui de l’Empire State Building. Nous étions en Amérique. Mieux ! Nous étions à New York !

L’Émissaire nous observa un instant, puis éclata de rire. Eo et moi étions stupéfaits.

— Wouah ! Tu vis New York ?

J’étais en admiration devant ce grand Black. Son avatar était trop mortel, il lisait des dossiers Top Secret et habitait New York, New York quoi ! Il était un vrai thriller à lui tout seul.

— Pour le moment, oui. Sinon j’avais trop de décalage horaire avec vous.

Je le fixai scrupuleusement. Il détourna la tête vers Eo, j’en fis de même. Ce grand dadais n’arrêtait pas de tourner en rond comme s’il montait la garde. Avec son pantalon militaire, il jouait à la perfection au GI en pleine guerre.

— Mais que fais-tu ? demandai-je.

— Je guette l’ennemi. On ne sait pas de quel côté il va surgir.

— En haut du toit la tête en l’air ? ripostai-je.

— Ben oui, nous sommes très vulnérables, perchés ici sans abri.

Je haussai les épaules. Qu’est-ce qu’il pouvait m’agacer parfois ! Il jouait les petits soldats alors qu’un homme de plus en plus énigmatique nous tenait compagnie.

— Je pensais que les équipes se trouvaient géographiquement très proches pour éviter les problèmes de décalage horaire, déclara Eo sans se retourner, à mi-voix, et soyons francs après la guerre.

— C’est peut-être le cas pour les autres, concéda L’Émissaire. Mais je voulais « voyager » avec toi.

Eo fit volteface, comme s’il n’y avait soudainement plus de danger. Je le soupçonnai d’être tout à coup plus intéressé par la conversation et par notre compagnon, si taiseux habituellement.

— Avec moi ? demanda-t-il illico, piqué au vif.

— Oui.

Il s’approcha de L’Émissaire comme une mouche d’un fruit bien mûr.

— Pour quelle raison ?

Le New-Yorkais hésita un instant. Eo me fit des signes de la main, comme à l’armée, pour que je veille sur nos arrières. Il ne manquait pas d’air ! Je m’exécutai néanmoins en marmonnant.

— Une de mes relations, déclara enfin L’Émissaire, Akoyo.

— Akoyo ? articula Eo. THE Akoyo ? Celui qui a gagné WOP ?

— Oui, celui-là même. Lui n’était pas libre et comme il te connaissait sur la Toile et qu’il me fallait un partenaire, il m’a tout de suite dit : « Demande Eo ».

Le Eo en question était sur le cul. Moi aussi. Je stoppai mon tour de garde. Le mystérieux Black en avait après mon pote.

— Mais… bredouilla Eo, circonspect.

— Il te respecte énormément. Tu as été un parfait adversaire, m’a-t-il assuré.

L’avatar d’Eo n’avait pas bougé, mais l’homme qui se cachait derrière devait avoir grandi de cinq centimètres, peut-être même dix tellement cette reconnaissance devait le rendre fier.

— Attends ! se ressaisit-il. Y a un truc que je ne pige pas. C’est parce que tu as demandé à jouer avec moi que j’ai été invité au test ?

— Affirmatif. Et comme tu te trouvais en Allemagne, je suis venu m’installer ici, temporairement.

Il avait un train de retard sur les infos mon pote. Il devait être très étonné.

— De mon côté j’ai dû signer un document de confidentialité juste pour une conversation, ironisa Eo. Après avoir accepté, on m’informa que l’on voulait me convier à tester un jeu et une interface, mais que, d’une : je devrais de nouveau signer un contrat de confidentialité, de deux : nous serions trois dans la même équipe dont un des équipiers serait imposé. Par contre, je pouvais choisir le troisième, mais celui-ci ou celle-là, ajouta-t-il en me regardant, ne devait avoir aucun lien avec le monde du jeu vidéo, ni la politique, ni la presse enfin aucun secteur sensible.

Devant toutes ces révélations un bref silence s’instaura entre nous, je voyais mes deux compagnons d’un autre œil. Voilà qui rajoutait du piment à la sauce.

Toujours perchés sur le toit plat de l’immeuble, je me penchai au bord en effectuant le tour des lieux et découvris avec stupeur que le bas de la ville de New York était devenu Venise. Les immenses tours de verre et de béton avaient les fondations qui baignaient dans l’eau. Juchée sur la cime de cette forêt moderne, le panorama qui s’offrait à moi était surréaliste. Ces géants de verre, stoïques, se miraient dans une mer calme alors que les rayons du soleil éclatant se reflétaient sur les centaines de vitres, nous enrobant d’un voile scintillant.

J’observai le grand Black et je crus lire, sur son visage figé, de la tristesse. New York aussi avait succombé et pour notre compagnon américain, le choc devait être important. Et comme cela n’arrive pas qu’aux autres, je me demandai : si New York avait coulé, qu’était-il advenu de Bruxelles ? J’espérais qu’ALE me donnerait l’occasion de le savoir.

— Tu ne t’attendais pas à ça ! releva Eo à l’intention de L’Émissaire.

— New York City et plus précisément le sud de Manhattan, se trouve sur la liste des villes qui risquent des difficultés si la montée des eaux s’avère réelle. Je dois bien t’avouer que le vivre de cette manière est une expérience fascinante. Mais ils n’ont probablement pas pris en compte les derniers investissements prévus pour éviter cette situation.

— Ha ! fis-je, le corps toujours penché vers le bas.

— Le budget a été voté. Je suppose que leur scénario date des débuts du projet ALE. En cinq ans, on…

— Cinq ans !

J’avais joint mon cri d’exclamation à celui d’Eo.

— Oups ! dit L’Émissaire.

— Le projet existe depuis cinq ans ? répéta Eo abasourdi.

— Oui.

— Cela fait quoi, quelques mois que je suis informé, claqua Eo.

— Comment se fait-il que tu en saches autant ? demandai-je au grand Black en me relevant.

— Il est préférable que tu n’en saches rien.

— Ha bon, et pourquoi ? ripostai-je.

— C’est pour mieux vous protéger, s’amusa-t-il avec un large sourire qui découvrit toutes ses dents.

J’attrapai Eo par la taille et déclarai :

— Tu trouves vraiment qu’on ressemble au Petit Chaperon rouge ?

— Tu me prends pour le grand méchant loup ?

Je lui adressai un sourire éblouissant, qui voulait dire « crache le morceau, mec ! ».

— J’adore, Wave.

Comme pour couper court à notre conversation semi-sérieuse, la flèche orange se dessina, alléluia, et pointa vers le bas.

— Vous permettez ? demanda le New-Yorkais, le regard tourné vers le ciel. 

— Fais-toi plaisir, man, répondit Eo.

L’Émissaire se rapprocha de moi. Je lui tendis le médaillon, il me remercia d’un clin d’œil. Il se jucha sur le rebord et dans un même mouvement, parfaitement synchrone, il se transforma en rapace et s’envola. Pendant un court instant, Eo et moi le regardâmes s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière l’Empire State Building.

— Il n’est pas là, notre ami, remarqua Eo en se retournant vers moi.

— Nous n’avons pas besoin de lui.

— Faudra que tu me racontes ce qui s’est passé lors de votre dernière rencontre, dit-il avec malice pour me taquiner.

— Rien. Il ne s’est rien passé.

— Ben lui il était perturbé le garçon.

— Ça lui fait les pieds, répliquai-je.

Après tout, il m’avait blessée.

— Quand je l’ai trouvé dans Naturralya, il se défoulait au katana contre cinq adversaires en même temps. Il maitrise grave.

J’en tremblais.

— Heureusement que tu n’étais pas avec moi, ajouta-t-il, rieur.

— Et pourquoi ?

— Il était torse nu.

— On y va ? demandai-je, arborant le sourire le plus hypocrite en stock dans mon esprit.

Eo s’en amusa puis exécuta un tour sur lui-même.

— Tu es prête pour de nouvelles sensations fortes ?

Je le dévisageai, suspicieuse. Il tendit le bras vers un câble fixé en haut d’une tourelle métallique, sur notre toit. Je lorgnai le bazar et blêmis. Eo m’afficha son air idiot.

— Tu ne veux tout de même pas qu’on passe par là pour descendre.

— Mais si, regarde.

Il suivit la trajectoire du câble avec son bras. Je découvris alors que ce dernier avait un point d’attache sur un bâtiment en contrebas.

— Ils nous ont dessiné un parcours d’aventure dans New York, s’extasia Eo. J’adore ! Allez viens, on va jouer.

Nous grimpâmes sur la tourelle, chacun de notre côté. Arrivée à son sommet, je remarquai une seule et unique poulie. Eo s’approcha de moi, en parfait équilibriste, et se planta à cinq centimètres de mon corps, comme en attente. Je levai la tête pour mieux le voir.

— Je ne pensais pas qu’un jour tu viendrais dans mes bras, déclara-t-il.

— Comment ça, dans tes bras ?

— Ben, tu vas devoir t’accrocher à moi, ma belle.

Je fis non de la tête. Il fit oui de la sienne.

— Allez hop, grimpe !

Il s’abaissa légèrement, passa une de ses mains sous mes fesses et me souleva. Je sentis alors son buste contre le mien. Jamais je n’aurais cru cela possible un jour.

Il me jeta un coup d’œil tout sourire.

— Oui, je sais… je ne te mérite pas.

Cramponnée comme un bébé singe à sa mère, je tenais Eo de toutes mes forces. Il pivota sur lui-même, attrapa la poulie des deux mains.

— T’es bien accrochée ?

Je grognai dans son cou.

— C’est partiiiii !

Mon cœur se souleva alors que les bras d’Eo se détendirent. Je sentis immédiatement l’air glisser sur mon dos. J’avais trop la trouille. Serrer fort, serrer fort, commandai-je comme un disque rayé dans ma tête. Eo, lui, criait de joie. J’avais horreur de ces moments où je ne maitrisais rien.

— Attention ! déclara-t-il soudain. On va atterrir ! Prête pour un roulé-boulé ?

— Nooooon, m’étranglai-je.

— Trooop taaaaard !

Eo lâcha la poulie et me serra très fort à son tour. Nous roulâmes sur deux ou trois mètres avant de percuter quelque chose de très dur qui me fit rompre mon étreinte et hurler à la mort. J’avais les pieds, les bras, le dos en compote. Lorsque je me redressai douloureusement sur un coude, je découvris Eo étendu, membres écartés.

— Wow, ça déchire, dit-il en se relevant lentement. J’ai l’impression d’être en mille morceaux.

Je gardai le silence, meurtrie.

— Ça va, toi ? s’enquit-il alors.

— J’ai l’impression qu’on m’a prise pour un punching-ball, gargouillai-je.

— Ouais, ils ont augmenté le niveau de sensation.

— Merde ! Ils pourraient prévenir ! On n’est pas des chiens !

Eo étendit ses membres. S’il n’avait pas été un avatar, je suis certaine que toutes ses articulations auraient craqué d’un coup.

— On fait le tour et on cherche comment descendre encore d’un cran, ordonna-t-il.

Il y eut une nouvelle tourelle et une nouvelle poulie. Puis des échelles auxquelles il manquait des barreaux, des grues instables, des rebords larges comme mon petit doigt de pied, des échafaudages pas entièrement montés. Misère ! Le vrai parcours qui essaie de vous tuer. Nous enchainâmes ainsi les cascades, toutes plus périlleuses les unes que les autres, mais par chance pas trop douloureuses. Au point d’arrivée, sur la terre ferme, nous étions fort éloignés de notre point de départ. À mon sens, bien plus au nord, là où la ville avait les pieds au sec.

— Yo man, t’es dans les environs ? interrogea Eo en scrutant le ciel.

Pourvu qu’Eo ne rajoute pas son « man » ringard à toutes ses phrases, pensai-je soudainement. Ce n’est pas ça l’intégration.

— Oui, Eo. Et vous, la descente n’a pas été trop dure ?

— Nous sommes arrivés en bas sans mal, indiqua-t-il d’un ton rassurant.

— À Central Park ?

— Tu vois un parc, toi ? me demanda Eo qui tournait sur lui-même.

Je répondis « non » de la tête.

— Il y a bien une grande place, mais pas de parc, annonça Eo.

— Oui, désolé, je parlais du Central Park actuel. Dans ALE, il n’y a plus d’arbres ici, d’après ce que j’observe d’en haut. J’arrive !

Nous étudiâmes ce qui restait donc de son parc. Une esplanade en bitume jonchée de papiers et cartons, ponctuée par les fameuses bouches d’égout fumantes que l’on voyait de nos jours dans les films. Seuls de larges panneaux d’affichage scintillants, comme les derniers vestiges de la ville aux cent-mille lumières, trônaient dans ce capharnaüm. Autour de chaque tableau, des IA semblaient lire. Nous approchâmes et identifiâmes des centaines d’offres d’emploi… de trente minutes, chacune renouvelable ! Le record du contrat à durée déterminée.

Dans un claquement d’ailes, L’Émissaire vint nous rejoindre.

— Alors ? l’interrogea Eo.

— C’est stupéfiant, tout le bas de la ville se trouve sous l’eau. Cela fait froid dans le dos. Cet endroit aussi, ajouta-t-il, amer. Et vous, qu’avez-vous découvert ?

— Eh bien, welcome in USA ! s’exclama Eo en déployant ses bras. Si nous avons atterri ici, ce n’est pas par hasard. À priori, nous devons dégoter un job, conclut-il en désignant les panneaux d’affichage électroniques.

L’Émissaire éclata de rire.

— Aaah, je reconnais bien là mon pays. Travailleurs, les Américains.

— Et pollueurs, ajoutai-je en pointant à mon tour les déchets qui jonchaient le sol.

L’Émissaire grimaça.

— OK, reprit-il, qu’est-ce qu’on nous propose ?

Il lut attentivement quelques annonces ; Eo et moi l’imitâmes à notre tour.

— Il y a des jobs plus rémunérés que d’autres, commenta-t-il.

— À ton avis, ils vont nous donner de l’argent pour de vrai ? demandai-je.

— J’en doute, dit Eo. Enfin, cet argent virtuel doit avoir une utilité quelconque. Il nous faut juste trouver quoi.

L’Émissaire avait joint ses mains devant sa bouche. Il étudiait la chose. Il se déplaça de panneau en panneau, hyper concentré. Il prenait cette mission très au sérieux, comme d’habitude.

— Nous devons découvrir l’objectif de tout ceci, marmonna-t-il.

— Le plus important est de gagner un max, déclarai-je en cognant mon poing dans ma paume.

— Je n’en suis pas si sûr, balbutia Eo, il doit y avoir un piège quelque part. Ce serait trop simple.

L’Émissaire le regarda de ses yeux brillants. Un sourire se dessina sur son visage.

— Que savons-nous faire ? questionna-t-il à haute voix.

— Euh, je suis toujours à l’école, moi.

Les deux garçons se retournèrent vers moi, amusés.

— On va te dénicher quelque chose dans tes cordes, me taquina Eo.

À mon tour, je lus les annonces. Il y avait vraiment de tout. Vendeuse ? Bof. Top Model ? Pas équipée pour. Infirmière ? Pas compétente. Prof ? Beurk.

— De toute façon, nous devrions trouver un travail d’équipe, observai-je.

De nouveau, les deux garçons me fixèrent.

— Ben quoi ? On forme une équipe, non ?

— Oui, Wave, t’as peut-être pas tort.

Un panneau d’affichage plus volumineux et plus scintillant que les autres attira mon regard. Je m’en approchai. Un nombre aussi long qu’un bus clignotait.

— Venez voir.

Mes compagnons me rejoignirent.

— Regardez. Ces chiffres affichent la population de la ville.

— Elle décroit, fit remarquer L’Émissaire après un bref instant.

— C’est illogique, protesta Eo. New York ne fait que grandir.

— Ce n’est plus le cas, rectifiai-je

Ils s’entreregardèrent et se fendirent d’un sourire en coin.

— C’est ça ! déclarèrent-ils à l’unisson.

— C’est quoi, quoi ? demandai-je, n’y comprenant rien.

— Notre mission, m’expliqua L’Émissaire. Nous devons réhabiliter la ville pour qu’elle ne perde plus ses habitants.

— Nous avons le pourquoi, mais pas encore le comment, marmonna Eo en ébouriffant ses cheveux blancs. Qu’est-ce qui les pousse à déserter ?

— T’as vu dans quoi ils vivent ? m’exclamai-je. Vu d’en haut, c’est magnifique, mais vu d’en bas, bof ! L’eau a dû rendre de nombreux bâtiments insalubres, les sociétés ont dû partir, les gens ont dû se retrouver sans emploi. Pas de boulot, pas d’argent. Alors, tu te tires ! Rien de plus logique. Enfin, faut-il encore pouvoir partir, ajoutai-je avec un regard pour les IA autour de nous.

Les deux garçons me lorgnaient, interloqués.

— Je ne suis peut-être qu’une petite étudiante, mais je ne suis pas complètement débile. Mon analyse est sans doute simpliste, mais parfois on cherche à faire trop compliqué… non ?

— Wave, il faudrait plus de jeunes comme toi, déclara solennellement L’Émissaire.

— Pour le moment, je suis toute seule, pourras-tu t’en contenter ?

— Certainement. Tu es parfaite. Nous devons redynamiser New York ! commanda-t-il.

— Comment on s’y prend ? demandai-je.

— Y a une annonce pour réparer les pompes de relevage, enchaina Eo. Tout doit être contrôlé par informatique, cela doit rentrer dans mes cordes.

Je consultai à nouveau les offres d’emploi.

— Pour ma part, je vais faire agent d’entretien, décidai-je.

— Hein ? s’étonna Eo.

— Avec l’aide du médaillon, je peux ramasser toutes les ordures des rues et assainir la ville ! expliquai-je, déterminée.

— Excellent, déclara L’Émissaire. Si vous remettez la machine en route, moi je vais la promouvoir cette ville.

Trop cool, j’étais tout d’un coup surexcitée par ce nouveau challenge.

— OK, comment procédons-nous ?

Eo toucha le job qu’il souhaitait avec son doigt. L’annonce s’agrandit, changea de couleur et afficha :

Félicitation, vous avez décroché un travail.

Veuillez vous rendre dans le bâtiment vert.

Nous regardâmes autour de nous et découvrîmes qu’une tour clignotait maintenant en vert. L’Émissaire et moi fîmes de même et reçûmes nos instructions. Je récupérai le médaillon.

— Prêts à bosser dur ? demanda Eo.

— Bien sûr !

— Alors, le temps d’aller jusqu’à notre point de rendez-vous, d’exécuter notre tâche et de revenir ici… disons rendez-vous dans trois quarts d’heure ?

J’observai mes compagnons qui s’éloignaient et pris la direction de mon point d’information. Arrivée dans mon gratte-ciel, qui clignotait en bleu, je découvris sur une carte des installations d’incinération. C’était un bon début. Je sortis et invoquai Léa tornade.

Mon avatar se désagrégea et, tel un aspirateur géant, je ramassai dans mon tourbillon tout ce qui trainait au sol. Je quadrillai ainsi quelques-unes des avenues les plus célèbres de la ville. Je descendis sur Broadway, remontai par Madison Avenue, contournai le parc et repartis sur Central Park West, puis plongeai tout droit sur la 8e. Plus je naviguais, plus mon tourbillon grossissait. Pas de doute, on allait donner un nom à ma super tornade ! J’apportais mon lot de détritus à l’incinérateur le plus proche dès que mon tourbillon était trop chargé.

Au bout d’une demi-heure d’efforts intenses, je me dirigeai vers le parc et attendis mes compagnons. Le décompte s’affichait toujours en grand, cependant les chiffres dégringolaient plus lentement. D’un commun accord et sans autre choix, nous repartîmes pour trente minutes de labeur supplémentaire. Eo avait encore de quoi s’occuper avec les pompes. Comme j’avais nettoyé une bonne partie du haut de la ville, je décidai de faire du jardinage. En m’arrêtant sur Time Square, je découvris que L’Émissaire était devenu agent immobilier et avait mixé ses pubs pour la ville avec celles pour les logements. Toujours grâce à Léa, je fis sauter le béton et le bitume qui recouvraient les places d’autrefois. Comme par magie, les plantes et les arbres se développèrent instantanément.

J’eus alors une petite pensée pour mon ami digital gardener. Il ne nous avait pas rejoints. Serait-il fier de mes espaces verts ?

Je naviguais dans tous les quartiers encore accessibles. Dans le bas de la ville, l’eau s’agitait et dessinait des vagues, une marée descendante. Ça, c’était l’œuvre des pompes d’Eo. Nous étions sur la bonne voie.

Lorsque je retrouvai pour la seconde fois mes amis d’aventure, le décompte était figé. Plus personne ne quittait la ville. Nous étions très heureux et prêts à fournir un effort supplémentaire malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir de mon côté. Mais trop fière, je ne dis rien.

À notre troisième rendez-vous, l’indice de population était reparti à la hausse.

Léa se matérialisa devant nous.

— Bravo, vous avez redonné vie à la ville.

— Et qu’est-ce qu’on gagne avec ça, demanda immédiatement Eo ?

— Regarde sur ton compte Eo, répondit la gamine comme si elle s’adressait à un enfant. Tout y est.

Elle écarta trois doigts et continua :

— Trois possibilités s’offrent à vous. Vous pouvez conserver vos revenus et les utiliser plus tard dans Naturralya. Ou alors, vous pouvez faire fructifier votre capital en bourse. Sinon, vous pouvez acheter une borne de sauvegarde et repartir dans votre loge. Il vous en coutera la totalité de vos gains.

Eo manqua de s’étouffer.

— On ne peut pas acheter des options pour le jeu ?

— Non, répondit laconiquement la gamine.

— Mais dans tous les jeux tu peux acheter des armes, des packs énergie, des packs santé, lista-t-il avec vigueur, t’achètes ce que tu veux. On a de la tune.

Eo avait-il fondu les plombs ? Léa se positionna devant lui et le regarda droit dans les yeux. Ça fout la pétoche, une gamine qui vous mitraille avec ses yeux marron.

— Si le client n’est pas content, il peut toujours aller voir ailleurs.

Eo demeura de marbre, la bouche ouverte, comme une gargouille.

— Y a-t-il une borne dans la ville ? s’enquit L’Émissaire pour calmer le jeu.

— Affirmatif.

J’affichai mentalement mon portefeuille virtuel, j’avais gagné 9 $. En d’autres termes : rien !

Léa se tourna vers moi, elle tendait dans sa main un mouchoir.

— Ce n’est pas grave, tu sais. Même si tu ne feras pas mieux la prochaine fois, car il n’y aura pas de prochaine fois, précisa-t-elle les traits déformés par une tristesse simulée, mais l’important c’est de participer.

Abasourdie par son insolence, je n’eus pas le temps de répliquer qu’elle ajouta :

— Veux-tu placer ton argent en bourse ? Tu gagneras peut-être de quoi t’acheter un paquet de biscuit en promo.

— Non répondis-je, la tête haute. Je souhaiterais faire un don. Tu ne sais probablement pas que ce sont souvent les plus pauvres qui se serrent le plus la ceinture et sont les plus généreux envers les autres. Penses-tu pouvoir arranger cela ? la défiai-je.

Son avatar vacilla. Et toc ! Je venais de lui clouer le bec.

— J’ajoute mes gains à ceux de Wave, lança Eo challengeant à son tour le système.

En tant qu’ingénieur technicien, il était plus riche avec trois-cent-trente dollars.

— Et moi les miens, termina l’Américain.

Trois-cent-cinquante-mille dollars s’ajoutèrent à la cagnotte totale.

— Attends ! m’exclamai-je. Je voulais juste donner une petite leçon à Léa.

— Nous sommes une équipe, Wave. Tu as pris une décision et je te suis. No problem.

— Parfait, reprit la petite. Je verse vos gains à l’association de réhabilitation de la ville.

Oh, oh, j’avais perdu l’occasion de me taire, la morveuse avait trouvé une solution.

Le tableau d’affichage volant disparut. Mon portefeuille virtuel indiqua 0 $. Nous revoilà fauchés comme les blés.

La gamine souffla dans ses joues comme un gosse qui s’ennuie. Elle attendait nos instructions.

— Il ne nous reste plus qu’à trouver la borne, fit remarquer Eo, la tête en l’air, scrutant tous les immeubles.

— Moi, si j’avais inventé ce jeu, je sais où je la mettrais, déclarai-je.

— Ah bon ?

— C’est symbolique, mais je trouve ça rigolo.

— À quoi penses-tu ? s’enquit L’Émissaire.

— À la statue pardi !

— Quoi ? La statue de la Liberté ?

— Oui.

— Ce serait trop simple, répliqua Eo.

— Faut pas toujours chercher midi à quatorze heures, rétorquai-je.

— Léa médaillon ! ordonna subitement le métamorphe.

La petite fille s’exécuta sur-le-champ et le médaillon glissa vers lui. Il se transforma en mouette et se dirigea vers la légendaire statue en battant des ailes.

— Je vais vérifier !

Eo et moi prîmes la même direction, mais à pied. Les mots de mon père m’effleurèrent l’esprit. Comme Lady Liberty, je me tourne vers l’Europe et pense à toi.

— Wave, tu es fantastique ! ricana L’Émissaire quelques instants plus tard dans mon casque.

Je sautai de joie. J’avais eu raison. Eo passa un bras autour de ma taille et me colla un gros bisou sur la joue.

— Je suis tellement fier de toi.

— Heureusement que tu m’as choisie, n’est-ce pas ?

— J’ai toujours su que tu serais une équipière de premier choix.

Lorsque nous montâmes à bord d’un bateau, nous mîmes à profit le temps du voyage pour observer en silence le panorama, j’aperçus sur le rivage qui s’éloignait un homme debout au bord de l’embarcadère, manteau au vent. Trop tard. Il était arrivé bien trop tard. Mon cœur se serra.

Fin de l’extrait gratuit, merci d’avoir lu !

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