Chapitre 4

Jeudi 26 juin 2025

Assis dans leurs fauteuils, Eo et L’Émissaire bavardaient en m’attendant dans notre loge.

— Prête pour affronter le monde ? me demanda Eo, se levant d’un bond.

— Plutôt deux fois qu’une ! Mais je n’ai que deux heures.

— Après vous, fillette, me dit-il, joyeux.

Le médaillon flottait au-dessus de l’estrade. Sans rien ajouter, je m’en emparai et nous insérâmes nos cartes dans le lecteur. Nous nous matérialisâmes là où la savane se meurt pour donner naissance au désert.

La première sensation fut la chaleur. Elle me frappa d’un coup sec, comme quand on ouvre le four pour vérifier la cuisson d’un gâteau. Ma bouche se dessécha rapidement alors qu’une lumière intense et inhabituelle m’éblouissait. Je n’avais que deux heures de jeu devant moi, mais les conditions s’annonçaient difficiles. Chaque gamer avait connu au moins une fois dans sa vie ce sentiment de mal-être, dû à une connexion trop longue, mais là les choses étaient différentes. Nous venions juste d’arriver et nos sensations physiques, en théorie virtuelles puisque simulées, me semblaient trop réelles. Ce devait être le prix à payer pour admirer, comme si nous y étions, cet incroyable paysage.

Ce qui me surprit ensuite fut le calme. Pas un bruit, pas un souffle. Rien. Le blanc total. Le chant silencieux du désert, m’avait un jour écrit mon père.

Nous prîmes quelques secondes pour étudier ce nouvel environnement. Une large palette de teintes s’offrait à nous. À nos pieds, le sable était coquille d’œuf, puis il se faisait biscuit doré, abricot mûr et au loin écorce de cannelle, le tout colorié par un artiste inconnu dont l’œuvre était condamnée à un mouvement perpétuel. Il avait opté pour un dessin à la craie dont les fines particules soyeuses apportaient un aspect léger et granuleux. Pleins et déliés s’enchainaient, traçant les formes épurées d’une femme parfaite. Sur les photos de mon père, le désert m’avait toujours semblé féminin. Ici, la courbure d’une hanche, là le rebondi d’une fesse, au fond le creux d’une nuque étirée.

Enfin vint l’odeur. Une odeur de chaud, suave et subtile.

Je plongeai mes mains dans cette matière onctueuse qui me renvoya sa chaleur. Ce doux contact m’envahit de sa puissance. De prime abord, il semblait insignifiant. Ce n’était que du sable, après tout. Pourtant, il dégageait un sentiment de grandeur, de pureté et de totale liberté puisque rien ne l’arrêtait. Je relevai les mains et les petits grains s’évadèrent, se faufilant entre mes doigts.

— J’aimerais bien pouvoir être comme le désert, murmurai-je, brisant le silence. Si petit et si grand à la fois.

C’est alors que je sentis comme des picotements dans les pieds, puis dans les chevilles. Je matai le sol, le sable recouvrait mes chaussures. Ma jambe ne réagit pas lorsque je voulus me déplacer, comme si mes pieds étaient prisonniers des petits grains. Je m’abaissai pour repousser de la main l’envahisseur, mais il était plus rapide que moi.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? me demanda L’Émissaire en scrutant le sol.

— Je m’enfonce.

— Un sable mouvant ! s’exclama Eo, soudain plein de vie. Ne bouge pas.

Il s’agita dans tous les sens. Je restais figée, mais je m’enfonçais de plus en plus. J’avais du sable jusqu’à la taille.

Puis brusquement pouf !, je disparus.

Je me sentis alors comme ratatinée, ne formant plus qu’une pyramide de petites particules à l’endroit exact où je me tenais quelques secondes plus tôt. Mon champ de vision était descendu un mètre plus bas et j’avais l’impression de rayonner, tant la chaleur m’envahissait.

Toute une série de mots me vint à l’esprit pour renaitre de mes cendres : reconstruction, matérialisation, corps, chair et os, réapparition… mais rien ne fonctionnait.

Eo se pencha précipitamment sur moi pour me loucher dessus.

— Wave ? Tu nous reçois ?

— Oui, très bien, répondis-je. Et vous ?

— Affirmatif, lâcha Eo. Ton apparence a changé, mais la communication est OK.

— Sauf que je ne sais pas comment revenir.

Les deux garçons m’observaient, immobiles comme deux statues grecques.

— Sais-tu qu’on s’adresse à un tas de sable ? reprit Eo.

— Oui, j’imagine.

— Peux-tu bouger ?

— Non. Rien à faire, j’essaie en avant, en arrière, go, immersion, déplacement, mouvement, progression,rien. Y’a rien qui se passe.

— Ha ! Ha ! Suis mort de rire. La surfeuse de vague bouffe du sable !

— T’as pas une idée, au lieu de te foutre de moi ? Et L’Émissaire, il en dit quoi ?

Je voyais mes deux compagnons accroupis face à moi, me regardant de près. Eo se grattait le haut du crâne avec ses lunettes. L’Émissaire, lui, se frottait le menton et la lèvre inférieure. Soudain, il pointa un doigt dans ma direction.

— Tu dois penser autrement. Comme si tu étais du sable.

— Mais je suis du sable !

— Oui, eh bien, pense en tant que sable, insista-t-il.

— C’est malin ! T’as déjà fait ça dans une autre vie ?

— Non.

— Super, t’es d’un grand secours ! Aucune commande ne fonctionne. Rien à faire, je suis plantée là. Est-ce que ce foutu truc a buggé ?

Eo grogna.

— Possible. Comme tout nouveau programme, ça peut merder quelque part. Mais après nous en avoir mis plein la vue, ça me semble un peu gros. C’est autre chose…

— Héééé ! Qu’est-ce que tu fous ?

Ce petit malin n’avait rien trouvé de mieux à faire que de dessiner des ronds sur mon tas de sable.

— Je te gratouille.

— Merci, j’ai bien senti.

— Ah oui ? Qu’est-ce que t’as senti ? demanda Eo.

— Bah… un truc bizarre dans le dos.

— Ça ? C’est ton dos ? dit-il en enfonçant son doigt dans mon sable. T’es incroyable comme fille !

— Ça me fait de belles jambes !

— Bof, pas vraiment, t’es plutôt un gros tas pour le moment !

Quel gros lourdingue ! Je soupirai et de légers grains s’envolèrent.

Tout à coup, il me vint à l’esprit l’image d’un sablier et le mot écoulement. Je lançai mentalement mon ordre et me mis aussitôt à bouger.

L’Émissaire fit un bond en arrière.

— Héééé ! s’écria Eo, tombé sur son cul. Tu bouges !

— Yes, j’ai trouvé. La directive est « écoulement ». C’est trop top, regardez ! Hop, je suis là et hop, je disparais.

Plongée, remontée, plongée, j’enchainais les mouvements. Des millions de « moi » nageaient dans cette mer de sable.

— Ouah, l’expérience est incroyable ! commentai-je. Ça gratte un peu, mais c’est génial. Lorsque des grains de moi sont en surface, je vous vois, ainsi que le soleil et le ciel. Dès que je m’enfonce, je suis dans le noir et une carte apparait, m’indiquant ma profondeur, les points cardinaux et une ligne d’horizon quand je me rapproche de la surface. Je peux me diriger sans difficulté. J’ai l’impression de glisser dans une matière rugueuse et je ressens les différences de température.

Je revins à côté de mes compagnons. Ils s’étaient relevés, mais n’osaient plus bouger. Craignaient-ils de me marcher dessus ?

— OK, c’est super, je ne suis plus statique. Qui a l’idée de génie pour que je retrouve mon aspect normal ?

À cette question, tous mes grains se rassemblèrent et se soudèrent pour reformer en quelques secondes mon apparence humaine.

Léa, tout sourire, se matérialisa devant nous.

— WaveRider, tu as acquis ton pouvoir.

La fillette leva les bras en l’air, les écarta et le mot Congratulations s’inscrivit dans le ciel.

— Merci Léa. Complément d’information, s’il te plait ?

— Vous allez acquérir chacun des pouvoirs. Ils sont thématiques et différents selon l’aventurier. En ce qui te concerne, tu as le don des « éléments ». Tu auras l’opportunité de contrôler la terre, l’eau, le feu et l’air.

— Cooooooooool ! Check, dis-je à Eo, la main tendue.

Chacun à leur tour, les garçons m’en claquèrent cinq.

— Attends deux secondes, Léa, pourquoi as-tu dit que « j’aurai l’opportunité » ? insistai-je sur sa dernière phrase.

— Tu vas devoir les développer. Pour le moment tu contrôles la terre.

Tout avoir d’un seul coup aurait été trop facile !

— Et nous, alors ? trépigna Eo en s’approchant de la gamine. Quels vont être nos dons ?

— C’est à vous de le découvrir. Et comme dans tout jeu qui se respecte, il vous faudra apprendre à les maitriser.

— Comment fait-on pour invoquer notre pouvoir ? demandai-je.

La fillette me régala d’une œillade pétillante :

— Facile ! Tu prononces « Léa » puis la forme que tu souhaites prendre. Par exemple, « Léa sable » te transformera en sable. Seule l’acquisition du pouvoir est différente. Sur ce point, je n’ai pas d’information à vous communiquer.

J’étais vraiment heureuse d’avoir décroché ce don-là. Bien sûr, la maitrise des éléments était courante comme pouvoir dans les jeux vidéo. Cependant jusqu’à présent, cela voulait dire être capable de frapper son adversaire avec de la foudre, de projeter des boules de glace, de survivre dans l’eau sans limites de temps, etc. Aujourd’hui, l’interface offrait une dimension carrément différente. Non seulement je me transformais, mais en plus je le vivais de l’intérieur. J’en ressentais toutes les sensations, du moins ce que j’imaginais être les sensations.

— Bon, c’est quoi la suite ? s’impatienta Eo, incapable de tenir en place.

Léa reprit sa forme de médaillon qu’il s’empressa d’attraper au passage et une nouvelle flèche orangée apparut.

Elle nous entraina sur notre droite, le long de cette frontière entre la savane et le désert. L’avance rapide se déclencha pendant une à deux minutes, puis nous nous arrêtâmes devant un immense tapis rectangulaire, argenté et éblouissant. Posés sur des pieds pivotants, des centaines de panneaux photovoltaïques se déployaient à perte de vue. D’au moins dix mètres carrés chacun, ils couvraient sans doute plusieurs kilomètres, rangés comme des petits soldats dans leurs armures scintillantes.

J’avais déjà vu des reportages sur ces champs d’or jaune qui avaient poussé par touffes, dans les endroits les plus ensoleillés de la planète. À l’époque, je trouvais que c’était une excellente idée. D’une part, le fait d’utiliser une énergie renouvelable à souhait paraissait logique et d’autre part, les installer dans le désert ne dérangeait personne. Toutefois, à la vue de cette armée gigantesque au garde-à-vous, mes certitudes se mirent à faiblir. Je découvrais une invasion de technologies au milieu d’un espace qui avait su préserver sa tranquillité pendant des siècles. Cette attaque métallique rongeait, hectare après hectare, l’un des derniers bastions du monde sauvage. Bien sûr, ces engins ne produisaient ni bruit ni déchets immédiats, mais ils polluaient par leur seule présence.

— Vu du ciel, cela doit ressembler à un sol étoilé, chuchota L’Émissaire.

— Tu trouves ? demandai-je, surprise par tant de poésie.

Il abaissa vers moi son visage, aussi sombre que la nuit. Comme à chaque fois qu’il posait sur moi ses yeux intensément verts, j’eus le souffle coupé.

— Tu n’es pas d’accord avec moi ?

— Pas vraiment. Au contraire, j’étais justement en train de me dire que nous avions de nouveau gâché un lieu d’une grande beauté.

— C’est que ça doit rapporter gros, intervint Eo.

— Oui, mais à qui et pourquoi ? Crois-tu que cela rapporte aux peuples africains ? Et de nouveau, l’humanité cherche à exploiter le moindre recoin de cette planète.

— Tu ne devrais pas t’attendre à autre chose, déclara le grand Black. Nous sommes de plus en plus nombreux, nos besoins en énergie sont exponentiels. C’est une solution.

— Cela ressemble plus à une facture grandeur nature, maugréai-je. C’est cher payé.

— Avions-nous le choix ?

— Tu veux dire avons-nous le choix ? Car il n’est pas trop tard. Ici, c’est une vision pessimiste de l’avenir qui nous est proposée, mais dans notre monde, il est encore temps d’agir. Enfin, je crois.

— Je souhaite que tu aies raison, me dit L’Émissaire. En attendant, je trouve très intéressante cette idée de nous faire vivre un futur probable. Peut-être que le lancement d’ALE sur le marché comme outil de découverte et d’éducation fera prendre conscience aux populations qu’il faut vraiment s’attaquer aux problèmes.

Alors que nous débattions sur l’avenir, Eo, lui, longeait le champ sur une cinquantaine de mètres à droite, puis à gauche. Enfin, il revint vers nous.

— Tu crois que nous devons fouiller la zone ? s’enquit L’Émissaire auprès d’Eo, mettant ainsi fin à notre conversation.

— Non, mon instinct me dit qu’il n’y a rien ici. Et puis, je n’ai pas tellement envie de griller comme une saucisse. Il y a une piste tracée sur notre gauche. Nous allons nous faufiler par là. De toute façon, il faut qu’on bouge, je crève de chaud.

Nous prîmes immédiatement le chemin indiqué par Eo. Je ne sais pas quelle distance nous parcourûmes, mais ce parc de tournesols métalliques semblait ne jamais s’arrêter. Les rayons du soleil nous frappaient de plein fouet, affectaient notre vivacité et ralentissaient notre progression. Nous fûmes ravis d’arriver enfin sous quelques dattiers qui bordaient l’autre extrémité du champ. Par bonheur, ils nous apportèrent un peu d’ombre et une agréable surprise.

Nous nous installâmes sous l’arbre le plus imposant. L’Émissaire tendit son bras et décrocha quelques fruits murs et collants de couleur brun foncé. Il effectua une rapide distribution et nous testâmes pour la première fois l’option « gout » que devait nous procurer l’interface Sensation. Le grand Black déchiqueta le premier l’une de ses dattes, puis il ferma les yeux. Nous vîmes alors une expression d’extase illuminer son visage.

— Allez-y, mordez dedans, c’est fantastique !

Je sélectionnai le plus petit fruit et l’enfournai entier dans ma bouche. La peau, d’abord un peu rêche, se décomposa doucement et ma langue entra en contact avec une chair onctueuse et fortement sucrée.

— Comment peuvent-ils faire ça ? s’extasia Eo tout en suçant son noyau. On mange sans réellement manger.

Si l’on pouvait simuler le gout et tromper le cerveau humain, les dérives n’allaient pas tarder. J’imaginais déjà toutes ces femmes qui prendraient l’interface pour un nouveau régime miracle. À heures fixes, elles enfileraient leur casque et s’éclateraient dans une orgie monumentale. En avant graisses saturées, sucre en liquide et sel en barre avec explosion des kilocalories. Plus besoin de trier les aliments, de compter, de peser, de se tourmenter lors d’un petit écart. L’interface comblerait tous leurs désirs. Voilà qui remettait en question le bien-fondé de cette invention, selon moi. Je gardai mes doutes et ne fis aucun commentaire aux garçons. Je décidai de profiter pour l’instant de ce pur délice technologique. Je philosopherais plus tard. Sur un tapis de course !

Nous restâmes quelques minutes à savourer notre récolte, puis nous entreprîmes une inspection minutieuse des arbres tout en bavardant. Ils n’étaient pas bien nombreux et leur seul trésor se résumait à quelques grappes de baies recouvertes d’une fine couche blanche.

Virtuellement rassasiés, nous nous sentions de nouveau en pleine forme pour poursuivre notre expédition.

— Cela doit faire une demi-heure que nous sommes là, dis-je. Il me reste une heure trente avec vous, après je dois retourner dans le monde réel.

— De toute façon, je ne suis pas sûr que l’on survive longtemps encore ! soupira Eo. La chaleur et la soif vont très vite agir sur nos jauges. Il nous faut trouver cette foutue borne de sauvegarde.

L’Émissaire leva soudain la main en signe d’avertissement.

— Vous sentez ? Le sol tremble. Ça vient de là, indiqua-t-il après avoir balayé l’horizon des yeux, désignant un nuage de poussière.

— Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? grogna Eo.

— J’en ai pas la moindre idée, mais visiblement, ça se dirige droit sur nous !

Instinctivement, nous nous mîmes en position, tous les trois de front, à quelques mètres d’intervalle les uns des autres. Au fur et à mesure que le nuage approchait, nous distinguions en son centre des formes qui s’animaient.

— C’est quoi, à votre avis ? demandai-je en plissant les paupières. Ça ressemble à des…

— Rhinocéros ! s’exclama Eo, soudainement atteint d’une joyeuse frénésie. Ça va bastonner !

Je sortis mon arme de mon inventaire.

— Je prends le gros au centre. Wave, celui de gauche.

— Je me charge du dernier, déduisit L’Émissaire.

Ils ne se trouvaient plus qu’à quelques mètres de nous. Leurs cornes pointaient dans notre direction. Leurs oreilles se dressaient et s’agitaient, et leurs grognements étaient si menaçants que j’en frémis dans mon lit. Eo, conscient qu’il « jouait », sautillait sur place et narguait son adversaire.

— Viens par ici, mon gros, répétait-il. Viens par ici.

De mon côté, l’inquiétude commençait à me gagner. Les sensations ressenties jusqu’à présent étaient tellement réelles que la perspective de me faire embrocher virtuellement ne m’attirait pas franchement. Si ces bêtes entraient en collision avec nos avatars, qu’allions-nous devenir ? Même si Edgar, le maitre du jeu, avait été clair sur ce point, en parlant du niveau faible de réactivité face aux coups, je n’avais pas du tout l’intention d’en faire l’expérience aujourd’hui. Je vidai mon esprit et me focalisai sur deux éléments : éviter et abattre mon adversaire.

Je pris mon élan sur les dix derniers mètres qui me séparaient de la bête, plantai ma lance dans le sol, m’élançai dans les airs et virevoltai au-dessus de mon agresseur, tel un sauteur à la perche. Il fallut à mon rhinocéros une bonne trentaine de mètres pour freiner dans un nuage de poussière, faire demi-tour et me défier de nouveau. Mon cœur accéléra ses battements, mais je restai concentrée. J’empoignai ma lance, courus à sa rencontre et m’élevai une seconde fois dans le ciel. La bête changea de tactique et ralentit au moment même où je prenais mon envol. J’atterris sur son dos. À cheval sur le monstre, je sentais la rudesse de sa cuirasse et la puissance qui se dégageait de cet animal furieux. Il grognait, secouait la tête de haut en bas, tournait sur lui-même et rugissait de tous ses naseaux. Armée de mon poignard, je plantai ma lame dans ses flancs puis dans son cou, mais rien ne semblait affaiblir ma monture. Je sautai avant de finir désarçonnée et piétinée comme un vulgaire insecte. Je récupérai ma lance et m’éloignai de quelques mètres. Je profitai d’un amas de troncs enchevêtrés pour me positionner à sa hauteur. Le rhinocéros effectua un quart de tour, et sans perdre une seconde, il abaissa son bouclier naturel, me présentant deux cornes acérées, et chargea droit sur moi. Accrochée fermement à ma lance, j’attendais le dernier moment pour l’embrocher. Je commençai mentalement un décompte. Trois, deux, un. Je poussai de toutes mes forces sur mes jambes et bondis à la verticale. La bête défonça mon promontoire, passant juste à quelques centimètres au-dessous de moi. Comme en suspens dans les airs, lance en mains, je rassemblai toutes mes forces et le transperçai d’un coup dans la nuque. Le mastodonte leva la tête, me fixa de ses pupilles noires et s’écroula, nous entrainant dans une glissade de plusieurs mètres.

Épuisée, je fermai les yeux et réalisai enfin que je venais de gagner mon premier combat. Je regardai mes jauges. Rien du côté Santé. Seule ma jauge Émotion avait bougé, mais rien de dramatique.

Je dus apposer mon pied sur le crâne du rhinocéros pour déloger ma lance. Je choisis l’option inventaire, j’y réintégrai mes armes et je rejoignis mes compagnons d’aventure. Je les retrouvais accroupis, entre la tête d’un rhino et son corps mutilé qui gisait un mètre plus loin.

— On a failli t’attendre ! lâcha Eo dans un bâillement simulé.

Comme je n’émettais aucun commentaire, il me fit signe d’approcher.

— Regarde, ce n’étaient pas de vrais rhinocéros ! Ce sont des machines. Et c’est drôlement bien conçu, précisa-t-il avec un sifflement d’appréciation. Reluque un peu les yeux, on jurerait qu’ils sont réels. Ils ont même pensé au sang et ça, ajouta-t-il en promenant son doigt sur la carcasse, ce sont les muscles. Et là, on dirait de la graisse.

En effet, devant moi, reposait le corps décapité d’où sortait un amas de câbles et de tuyaux qui libéraient un étrange liquide rougeâtre. Le squelette paraissait être fait en acier et l’enveloppe ressemblait à de la peau. La présence de quelques cicatrices sur le flanc du monstre renforçait l’illusion. Je pouvais même distinguer quelques poils au bout de sa queue. La chose n’émettait plus aucun son, seule une petite lumière rouge clignotait à la base de son cou.

Le médaillon scintilla d’une lueur bleutée, Léa prit sa forme humaine. Elle arborait un magnifique sourire empli de malice.

— Félicitations, en achevant ces animaux devenus fous, vous venez d’acquérir vos premiers XP ! déclara-t-elle.

— Enfin ! s’exclama Eo, heureux comme un gamin. Dis-moi, va-t-on devoir affronter tous nos ennemis avec ces joujoux ? demanda-t-il, brandissant son épée sous le nez de Léa.

— Non.

— Complément d’information, s’il te plait.

— Vous en obtiendrez d’autres… si vous êtes malins, fit la petite fille en clignant d’un œil.

Eo haussa un sourcil.

— Je vois que tu as de l’humour.

— Je suis paramétrée ainsi. Après tout, ce n’est qu’un jeu, alors il faut bien s’amuser.

— Je ne sais pas si tu as remarqué, mais là, on a failli se faire dézinguer par des bestiaux de plusieurs tonnes bourrés de métal.

— C’est la programmation. On ne vous a jamais dit que ce n’était pas un jeu dangereux, ajouta-t-elle en le défiant du regard.

À ces mots, des frissons remontèrent le long de mon dos. Dans quoi Eo nous avait-il embarqués ? Stoïque, il eut un léger mouvement de tête.

— Peux-tu être plus précise ? demanda-t-il.

— Oui.

Léa n’ajouta rien, son sourire toujours collé aux lèvres. Devions-nous lui tirer les vers du nez ?

— C’est bon, on t’écoute !

— C’est un jeu sportif et à la hauteur d’un gars qui bute ses adversaires par paquets de douze, dit-elle alors en imitant la voix d’Eo.

Surpris, nous éclatâmes tous de rire et la tension retomba immédiatement.

— Léa, demandai-je à mon tour, pourquoi des robots sous forme de rhinos ?

La fillette tourna son visage constellé de taches de rousseur vers moi.

— Différentes études prédisent la disparition de nombreuses espèces dès 2050. La plupart des grands mammifères se seront éteints, beaucoup seront en voie d’extinction. D’un autre côté, la robotique aura, elle, fait d’énormes avancées. Dans ALE, le gouvernement africain souhaite préserver son tourisme, qui tient la première place dans l’économie de certaines régions : il a donc décidé de camoufler ces disparitions en introduisant dans les parcs ce que l’on appelle des « ABots », contraction des mots « animal » et « robot ».

Tout comme le grand Black, j’observai un silence « Émissairien » alors qu’Eo exécutait un nouveau tour complet du corps décapité.

Il en serait donc ainsi ? Au lieu de mettre en œuvre nos connaissances pour protéger ce qu’il restait de sauvage et d’authentique sur notre planète, cette vision du futur proposait un remplacement pur et simple, une sorte de copie conforme métallique. Mouais.

— En attendant, ces trois-là peuvent retourner au service après-vente, s’amusa Eo. Bon, c’est pas l’tout, mais l’heure tourne ! Alors si vous êtes prêts, on reprend notre route.

Une nouvelle indication apparut dans les airs. Nous nous mîmes immédiatement en marche et l’avance rapide se déclencha. Progresser ainsi, le long d’un tunnel coloré et rayé, perturbait mon sens de l’équilibre. Je focalisais mon attention sur le dos du grand Black pour ne pas vaciller. Au bout de trois ou quatre minutes, le rythme ralentissait pour reprendre son cours normal quand, soudain, L’Émissaire s’arrêta. Surprise, je fis un pas sur le côté et vins me placer à sa gauche. Comme lui, j’écarquillai les yeux devant notre découverte en contrebas.

— Le cimetière des éléphants, déclara-t-il d’une voix grave.

— Que veux-tu dire ? murmurai-je, pas sure d’avoir bien compris le sens de ces paroles.

— Nous sommes sur le continent africain face… à un tas de cadavres. Au début du siècle dernier, on pensait encore que les éléphants se retrouvaient pour mourir dans des endroits bien spécifiques. On appelait cela « les cimetières des éléphants ». Nous savons aujourd’hui qu’ils ne venaient pas s’éteindre dans leur cimetière, mais je trouve ce mythe très beau et ce qui s’étale devant nos yeux m’y fait songer.

À ces mots, ni Eo ni moi n’apportâmes de commentaires. Le temps s’écoula. Cinq ou dix minutes. Nous étions sous le choc.

Effectivement, nous pouvions considérer les amas entreposés devant nous comme des dépouilles, à ce détail près qu’au lieu d’ossements de pachydermes, gisaient ici des carcasses métalliques. Des carlingues d’avions, des épaves de voitures, des wagons de trains, du matériel informatique, tout ce qui avait rendu l’âme et dont visiblement personne n’avait su quoi faire. Des tonnes et des tonnes de déchets électroniques, triés, accumulés et abandonnés dans le désert formant les Khéops, Khéphren et Mykérinos des temps modernes. Elles représentaient un étrange complexe funéraire.

Techniquement parlant, c’était de la folie de transporter toute cette masse dans un trou perdu. D’un autre côté, je supposais qu’ici la valeur du m² de stockage ne coutait pas bien cher.

— Putain, fit Eo. Ils ont foutu une sacrée merde.

— C’est impressionnant, admis-je, cependant je ne pense pas que cela soit crédible. Nous recyclons une très grosse partie de nos déchets, donc il n’y a pas lieu de croire que cette horreur existe un jour.

— Je n’en mettrais pas ma main à couper, à ta place, dit L’Émissaire. Les déchets ménagers ne représentent rien comparés à ceux de l’industrie… De plus, nous fabriquons des engins entièrement recyclables depuis seulement une dizaine d’années. Je n’ai aucun mal à envisager que certains pays aient voulu vider leurs décharges du vingtième siècle dans un endroit où personne ne viendrait se plaindre.

— On doit nommer cela du business ! ironisa Eo avec un haussement d’épaules. En attendant, nous, on a une mission, alors allons-y. Wave, explore du côté des voitures. L’Émissaire, je te laisse les wagons. Moi, je prends la poubelle à matos. On se retrouve dans trente minutes dans l’avion, là-bas, le kaki. Restez sur vos gardes, on ne sait jamais !

Nous descendîmes de notre promontoire pour effectuer nos fouilles selon les instructions d’Eo. Après dix minutes à longer des murs d’épaves, je n’avais toujours rien récupéré. Pas un seul objet utile.

Au bout de la rangée que j’inspectais, des véhicules n’avaient pas encore été entassés. Une limousine attira mon attention, mais je ne pus ouvrir les portes. Je grimpai sur le capot et me faufilai à l’intérieur par le parebrise. Courbée en deux, je m’enfonçai dans la plus longue voiture que j’aie jamais vue. Dans l’habitacle, plus rien. Pas de volant, ni même de tableau de bord, les sièges avaient été enlevés, au même titre que les vitres et l’habillage. Seul le sable formait un immense tapis de sol. Je sortis par l’arrière et me glissai dans une nouvelle carcasse. J’effectuai trois ou quatre visites et tombai sur un break. Il était rempli de sable jusqu’au niveau des fenêtres. Cette découverte titilla ma curiosité, car il était le seul dans cette situation. J’aurais sans doute pu me balader dedans sous ma forme sableuse et peut-être dégoter quelque chose si Eo ne m’avait pas pris le médaillon. La présence de la lunette arrière était suspecte, cependant je ne pus ouvrir le coffre. Tous les véhicules inspectés jusqu’à présent ne possédaient aucun vitrage. Je me glissai à l’intérieur, et sentis la rugosité d’un amalgame de grains et de petits cailloux sur ma peau. Une fois allongée, je me tournai sur le dos, tête orientée vers l’avant, puis cognai de toutes mes forces la vitre arrière avec mes pieds. Je dus m’y reprendre à neuf ou dix fois avant que cette foutue porte ne cède. Le sable s’écoula de moitié par le coffre, laissant apparaitre un cube blanc orné d’une croix rouge. Je possédais enfin un medkit !

 Je plaçai mon pack santé, bien connu de tous les joueurs, dans mon inventaire. Heureuse de ma découverte, je retrouvai mes compagnons à notre point de rendez-vous.

— Alors, quel est le résultat ? demanda Eo.

— J’ai un medkit, annonçai-je, toute fière.

— Génial, commenta L’Émissaire. Moi j’ai dégoté un bouclier.

— OK, c’est pas mal… d’autant que de mon côté, j’ai fait chou blanc, ajouta Eo d’un ton piteux.

Nous inspectâmes la carlingue de l’avion pendant qu’Eo, déçu, s’installait dans l’unique siège rescapé de cet appareil militaire, le seul de la zone.

— J’aurais adoré apprendre à piloter l’un de ces engins, dit-il. J’ai testé un simulateur utilisé par des pilotes professionnels, il y a un an environ. Jouissif, à mort.

Il tritura quelques boutons et manettes, feignant de préparer le décollage.

Soudain, des rayons bleutés illuminèrent l’habitacle. Je me retournai, émerveillée. Eo se leva d’un bond ; le médaillon scintillait à son cou. Son tee-shirt blanc se recouvrit petit à petit d’une sorte de tissu grisâtre. En l’espace de quelques secondes, tout son corps fut camouflé derrière une cuirasse argentée, y compris sa tête, dissimulée sous un casque à visière translucide.

— Ouah, ça déchire. Je crois que je tiens mon pouvoir.

Il martela son torse avec son poing. Un son creux et métallique retentit. Il remonta sa visière, frappa de nouveau sur son armure et dit :

— Vas-y, L’Émissaire, montre de quoi t’es capable.

Le guerrier noir afficha le sourire de l’homme qui relève un défi avec assurance et enthousiasme. Il recula de trois pas, se balança légèrement d’un pied à l’autre, hocha la tête et se mit en position, les jambes écartées, prêt à attaquer.

— Vas-y, grand, je t’attends. Frappe fort ! l’encouragea Eo qui cognait sans cesse sur sa poitrine tout en émettant des cris de guerre.

Eo, quoi.

L’Émissaire avança tout en souplesse, s’arrêta sur son pied gauche, bascula sur le côté et lui décocha un prodigieux coup de pied qui n’eut aucun effet, si ce n’est de le déstabiliser lui-même.

— Ha ! Ha ! Ha ! Suis mort de rire, faut rebooter, mon gars !

Le cul par terre, le grand Black souriait de bon cœur.

— C’est trop top. J’en connais qui vont se prendre un sacré coup de tatane. J’aime ce jeu. Je me sens bien, puissant et prêt à conquérir le monde. Appelez-moi Commandant ! Commandant Shepard !

Eo délirait et tournait sur lui-même, les bras écartés. Trop content !

— Wave, comment trouves-tu mon nouveau look ?

— Bof ! Je ne suis pas vraiment « boite de conserve », si tu vois ce que je veux dire, lançai-je en rigolant.

— Pfffff ! T’as aucun gout !

Pourtant, je dois bien avouer qu’Eo était assez sexy dans son armure. Loin du modèle moyenâgeux, massif et terne, elle lui dessinait une silhouette athlétique, moderne et surtout entièrement articulée. Comme celle du légendaire Commandant Shepard, sortie tout droit d’un jeu de science-fiction des années 10.

Léa apparut de nouveau ; Eo retrouva son aspect normal.

— Félicitations, Eo, tu as trouvé ton pouvoir.

— Oui, merci. Donne-moi les infos, princesse. 

— Tu disposes d’une armure extrêmement résistante à tous types de projectiles. Toutefois, elle reste active pendant huit minutes uniquement. Huit minutes supplémentaires sont nécessaires pour qu’elle se recharge. Plus loin dans le jeu, tu pourras la compléter avec des options, visée nocturne, armes intégrées et interchangeables à souhait.

— Mmmm, je l’aime déjà, murmura Eo en se frottant les mains sur son pantalon.

— Vous vous situez dans un point de sauvegarde. Que désirez-vous ?

— Il est préférable pour moi de rentrer, rappelai-je.

— Argh, les femmes ! s’exaspéra Eo. Toujours pressées ! Moi qui viens juste de me transformer en homme invincible… Bah, je crois que c’est mieux pour tout le monde. Qu’est-ce que t’en penses, L’Émissaire ?

— You are the boss.

— OK, Léa, c’est parti. Retour à la base, s’il te plait.

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