Chapitre 6

Vendredi 27 juin 2025

Contrairement à chez moi, le soleil se levait dans ALE.

Avec les lueurs de l’aube, des reflets mordorés glissaient le long des épaves. À mon grand soulagement, l’air frais annonçait une progression agréable. Sans surprise, nous nous dirigeâmes vers les falaises et en commençâmes l’ascension. Eo s’engagea le premier et L’Émissaire fermait la marche, le médaillon pendu à son cou. Pendant l’escalade, j’éprouvai un sentiment de déjà vu flou, des images se superposaient dans ma tête. Comme si j’avais du mal à différencier le réel du rêve et du monde virtuel.

Mes douze heures de sommeil devaient engluer mon esprit.

— Non ! m’écriai-je subitement, affolée. Ne passe pas par là !

Eo s’arrêta net et resta figé quelques secondes avant de baisser son visage vers moi.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Une sorte de… mauvais pressentiment, hésitai-je. Cette plateforme au-dessus, elle ne me semble pas très stable. Emprunte la voie de droite.

Eo releva la tête, balaya la falaise des yeux et tendit le bras.

— Mais enfin, regarde ! C’est plus court par là !

— Je ne peux pas te l’expliquer, mentis-je alors que les souvenirs de ma chute s’affichaient de plus en plus clairement dans mon esprit. Tu le sais aussi bien que moi, les chemins les plus courts sont souvent les plus dangereux, argumentai-je avec le plus de conviction possible.

— Comme je porte le médaillon, aucun de vous deux ne peut utiliser son pouvoir. Nous devrions jouer la carte de la prudence, intervint L’Émissaire d’un ton tranquille. Si Wave a des doutes, ajouta-t-il, ses yeux verts et brillants braqués sur moi, prenons l’autre voie.

Eo me regarda, perplexe. Il devait se poser des questions. Tout comme moi. Devais-je lui dire la vérité ? Lui avouer que j’étais venue seule et que j’avais rencontré un problème ? Lui annoncer qu’un inconnu m’avait sauvée ?

— OK, à droite toute ! finit-il par conclure.

Nous reprîmes notre ascension, concentrés et silencieux, et arrivâmes au sommet sans encombre.

En haut, la vue panoramique exhibait notre incivilité. La décharge, que nous venions de quitter, dessinait un immense portrait contemporain : les trois pyramides représentaient les yeux et le nez, les alignements de voitures évoquaient des cheveux en brosse, les trains formaient une bouche grande ouverte régurgitant une flotte aérienne internationale. Le désert avait pris forme humaine et nous recrachait à la figure notre médiocrité.

— Quand on pense que nous avons passé des décennies à creuser le sol pour en retirer des matières premières qui finissent ici, abandonnées, dit Eo d’une voix grave, on se demande bien comment nous avons pu autant perdre la tête.

Ce commentaire me glaça le sang. Quel monde étrange ! Quel jeu étrange ! Et si nous n’étions pas seulement les cobayes d’une interface sensationnelle ? Et si nous étions aussi les premiers témoins de demain ? Et si c’était vrai ? Allions-nous tout bousiller ? Allions-nous être à l’origine d’une destruction massive ? Étions-nous à la fois victimes et coupables ? Nous étions-nous condamnés ? Mon esprit s’embrouillait. J’étais ici pour jouer et gagner. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser.

Nous empruntâmes une nouvelle direction. Des herbes hautes tapissaient le sol à perte de vue. La ligne d’horizon était agrémentée de quelques arbres, majestueux et colorés. Ce tableau m’inspirait un sentiment de quiétude et de tranquillité.

— Je préfère franchement cette vision du monde ! annonça Eo, balayant de la main des plumeaux jaunis.

J’acquiesçai, comme apaisée. Une brise légère avait remplacé l’atmosphère chaude et sèche de la veille. Je sentis de délicates fragrances venir caresser mes narines. Des effluves de vert, d’épines et d’écorces, mais également une odeur d’espace, de grandeur ; comme si je pouvais renifler l’immensité. Nous avancions tout en admirant ces textures incroyablement détaillées lorsque, soudain, des bruits étranges brisèrent le silence. Une sorte de « fiiiizzzzz ! » détonait au loin.

— Allons nous mettre à couvert, ordonna Eo à mi-voix.

Nous crapahutâmes tous trois en direction d’un amas de racines et de branchages entremêlés. À l’abri, Eo récupéra le médaillon, s’équipa de son armure et dressa la tête pour étudier la situation.

— Des véhicules. J’en compte trois. À deux-cents ou trois-cents mètres. Ils tirent au laser. Il y a des animaux autour, mais je ne sais pas de quoi il s’agit.

Eo reprit place dans notre cachette.

— Tiens, dit-il à L’Émissaire, prends-le.

— T’en es sûr ? Le médaillon te protège.

— Oui, il doit aussi te transmettre ton pouvoir. C’est ton tour. Si tu ne le portes pas au bon moment, on risque de passer à côté de quelque chose.

L’Émissaire savait qu’Eo avait raison et n’argumenta pas plus longtemps.

— Entendu, je grimpe voir ce que ça donne d’en haut.

Le grand Black se hissa dans les premières branches tortueuses et s’installa au-dessus de nous, allongé comme un guépard ou une panthère noire qui guetterait sa future proie.

— Ils se dirigent vers le nord, chuchota-t-il, ils ne nous ont pas repérés.

— Ces gaillards n’évoluent pas ici par hasard, souffla Eo. Vu notre équipement, nous devons éviter l’attaque frontale.

Les moteurs ronronnaient et les tirs se faisaient plus nombreux.

— Qui a dit ça ? s’enquit L’Émissaire en se penchant vers nous.

Nous levâmes la tête vers lui.

— De quoi tu parles ? interrogea Eo en sourcillant.

— Quelqu’un a demandé de l’aide, là, à l’instant. C’est pas l’un de vous ?

— Je ne comprends rien à ce que tu chantes ! grommela Eo. Ne me dis pas qu’il y a des interférences dans la comm’ ?

— Chuuuuuuuuuuuuut ! nous balança l’américain. Faites silence radio, s’il vous plait.

Nous retînmes notre respiration. Il semblait parler à quelqu’un, mais nous ne distinguions personne d’autre que lui et son long manteau noir dans les branchages. J’échangeai avec Eo des regards déconcertés, en attente d’explications.

— OK, déclara soudain L’Émissaire. J’ai trouvé mon pouvoir.

— Yes ! jubila Eo, ravi d’avoir eu raison. Qu’est-ce que c’est ?

— Je communique avec les animaux.

— Pas mal !

— Je descends, je vais vous présenter Fargo.

Un magnifique aigle se posa alors sur une branche à notre hauteur. Dans un claquement bref, l’oiseau déploya et referma ses ailes, tels les éventails d’une danseuse de flamenco. Nous vîmes, l’espace de quelques secondes, la courbure parfaite du plumage, rayé noir et blanc, et une double houppette à pointe noire qui devait caractériser cette espèce. Les serres s’enfoncèrent autour de la branche et l’arbre sans défense dut céder un peu de son écorce dans un craquement sec. Ses yeux jaune ambré nous scrutèrent fixement.

Je le trouvai super impressionnant.

— Voici Fargo, déclara L’Émissaire. C’est un ABot, il est le gardien de cette partie du parc.

— Wow, lâcha Eo, fasciné par tant de réalisme. Il est superbe.

Fargo tourna la tête vers L’Émissaire.

— Qu’est-ce qu’il raconte, le rapace ?

— Il demande notre aide.

Commença alors un étrange échange entre lui et l’oiseau. Eo et moi assistions à un monologue : seules les paroles de notre compagnon étaient audibles.

— Qui sont-ils ?

— …

— Des quoi ?

— …

— Je vois. Bien sûr, on va faire notre possible. Attends, je leur explique.

L’Émissaire se retourna vers nous.

— Les jeeps que nous avons aperçues appartiennent à des braconniers très fortunés. La chasse est interdite depuis longtemps ici. Malheureusement, les dessous-de-table sont toujours d’actualité. Ils tuent pour de pitoyables trophées. Ceux-là ont pour cible un couple de léopards. Des vrais léopards, pas des ABots.

— Il m’a semblé voir beaucoup plus d’animaux autour d’eux, souleva Eo.

L’Émissaire consulta le rapace pendant quelques secondes, puis revint à nous.

— Des lionnes. Enfin, des robots sous forme de lionnes. Elles sont programmées comme des chiens de chasse à courre.

— OK, c’est la totale. Donc, en résumé, les ennemis du jour sont les chasseurs en jeeps et leurs toutous aux dents acérées.

— Exact !

L’avatar d’Eo ébouriffa ses cheveux blancs.

— Ça ne va pas être simple avec nos petits joujoux contre des pistolets laser. Un défi de plus pour Commandant Eo, dit-il en souriant, le regard tourné vers l’horizon.

— L’aigle veut que je l’accompagne, reprit L’Émissaire.

— Super ! s’esclaffa Eo. Tends tes bras et vole, mon grand !

L’oiseau remua les ailes, effleura notre compagnon, nous tourna le dos et s’envola.

— Attends ! cria L’Émissaire tentant de rattraper le volatile.

Au même moment, son corps se souleva du sol. Les pans de son manteau s’écartèrent pour se transformer en une volée de plumes noires. L’Émissaire devint un majestueux rapace de couleur sombre. Il filait de l’avant, en direction de Fargo.

— Waouh ! chantonnait-il. C’est inimaginable ! Je vole ! Vous m’entendez ?

— Oui, cinq sur cinq. C’est déjà un bon point, aucune transformation n’altère la communication, remarqua Eo, pragmatique.

— La sensation est extraordinaire… Y’ a pas de mots. Je te suis… Ne bougez pas, en bas. Je vais voir d’un peu plus près la situation et je reviens.

— Fais gaffe qu’ils ne te prennent pas pour cible ! cria Eo, plus fort que nécessaire.

Le vol de L’Émissaire ne dura pas plus de cinq minutes, pendant lesquelles il partagea avec nous toute son expérience.

— Je perçois les différences de température dans l’air. J’ai presque l’impression de ne plus sentir le poids de mon corps, comme si j’étais en apesanteur. J’ai un zoom qui est venu se rajouter aux fonctions classiques, je distingue parfaitement les choses à 500 mètres à la ronde.

Eo et moi ne lâchions pas des yeux notre compagnon dont le vol majestueux se découpait sur le bleu du ciel. Ce don devait être fantastique. De plus il le rendait un peu plus bavard.

L’Émissaire et Fargo fondirent droit sur les véhicules, puis ils ralentirent. Ils frôlèrent les chasseurs et semèrent une certaine confusion dans les troupes ennemies. Ils firent rapidement demi-tour et vinrent nous rejoindre à tire-d’aile tout en essuyant quelques tirs frénétiques. À quelques centimètres du sol, dans un éclair éblouissant, L’Émissaire reprit forme humaine. L’atterrissage, un peu chaotique, entraina notre compagnon dans un roulé-boulé brutal.

Il se releva et rampa jusqu’à nous. Son avatar souriait de bonheur.

— Il y a trois jeeps, deux personnes à bord, commenta-t-il direct, le souffle calme. Un chauffeur et un tireur équipé d’un pistolet laser. Ils sont escortés d’une demi-douzaine de lionnes.

— Ils sont plus nombreux que nous et mieux armés, raisonna Eo à voix haute. Nous devons établir un plan et vite. Est-ce que l’oiseau peut communiquer avec les léopards ?

— Non, ils ne sont pas des robots…

— Oui, j’suis con ! Il faut au moins que nous arrivions à ralentir ces bouseux. Wave, penses-tu être capable de créer un écran de poussière compacte ?

— Je peux toujours tenter le coup.

— Le terrain est accidenté vers l’ouest, nous informa le grand Black.

— Nous pourrions les attirer dans un piège et les faire tomber en contrebas, commenta Eo.

— Mais comment diriger les léopards vers là-bas ?

— Si Fargo vole d’un côté et toi de l’autre, vous pouvez sans doute les aiguiller.

L’Émissaire se tourna vers Fargo, en attente d’une réponse.

— On va essayer. Ils ne sont pas des prédateurs l’un pour l’autre, mais un aigle de chaque côté devrait les canaliser.

— OK, on va procéder comme ça, décida Eo. L’Émissaire, tu amènes les léopards vers la crevasse, tu survoles Wave qui t’attendra non loin du bord et tu lui refiles le médaillon. Toi, enchaina-t-il en se tournant vers moi, tu crées l’écran juste après le passage des léopards. Avec un peu de chance, les gars ne verront pas l’effondrement du relief et n’auront pas le temps de freiner. Une fois qu’ils sont en bas, je récupère le médaillon et je prends la relève.

Dans ces moments-là, Eo démontrait ses véritables qualités de leader. Une fois l’objectif déterminé, il définissait sa tactique rapidement, attribuait les rôles selon les capacités de chacun et s’impliquait à 100 % dans la mission. Il bénéficiait d’un instinct remarquable, qualité indispensable pour surprendre les IA.

L’Émissaire reprit son envol et se plaça tout près des pourchassés. Fargo, de l’autre côté, émettait des bruits étranges, une sorte de « kewee-kewee-kewee ». Ils planaient tous deux à très basse altitude. Eo et moi parcourûmes les trois-cents mètres qui nous séparaient du relief accidenté, à demi courbés, aussi vite que possible. Je faisais le plein d’adrénaline.

Une fois parvenus au bord du fossé, Eo se dissimula au dos d’un rocher. Le vrombissement des moteurs devenait de plus en plus assourdissant. Je m’avançai, j’escaladai un monticule de terre et de cailloux. La troupe arrivait à vive allure dans ma direction. En tête, les deux léopards escortés par Fargo et L’Émissaire ; vingt ou trente mètres derrière, en file indienne, les jeeps décapotées ; dans l’entre-deux, la meute enragée des lionnes. L’Émissaire, notre métamorphe, battit des ailes pour devancer tout le monde et vint effleurer le bras que je lui tendais. Le médaillon, devenu miniature autour de son cou, se détacha et se fixa au mien. Au même moment, L’Émissaire retrouva sa forme humaine. Il exécuta un salto avant et finit sa course quelques mètres plus loin. Les deux léopards me frôlèrent, bondirent à deux ou trois reprises, puis déguerpirent comme des chats géants. J’ordonnai : « Léa écran de poussière, quinze mètres de long et un mètre de large ! ». Mon avatar se désagrégea pour former un mur de particules en suspension.

Comme prévu, le premier véhicule traversa mon corps, il effectua un vol plané et vint planter sa calandre dans la roche en contrebas, suivi de très près par le second. Sans doute alertée par les cris et le tohu-bohu ambiant, la troisième jeep freina à temps et s’arrêta net à ma hauteur. Je repris forme humaine. Eo, qui se tenait à mes côtés, récupéra le médaillon.

Sans perdre une seconde, il s’enveloppa de sa carapace métallique, sauta en contrebas et engagea le combat. Cerné par les six lionnes qui, en habiles chasseuses, n’avaient pas fait le grand plongeon, L’Émissaire évitait des gueules et coupait des têtes. Fargo avait rejoint la partie, agrippant de ses serres le dos poilu de l’une des assaillantes.

De mon côté, je pris pour cible le tireur du dernier véhicule qui se tenait debout. J’escaladai l’avant de la jeep en courant, je pris appui sur la tranche du parebrise et lui balançai mes deux pieds en pleine figure. Il tomba à la renverse, déclencha une série de « fiiiizzzz ! » avant de perdre son pistolet dans les herbes. Je me précipitai sur son arme. Il m’attrapa la jambe. Je lui décochai un nouveau coup de pied dans la tête ; il lâcha prise. Je sortis de mon inventaire mon poignard et lui enfonçai dans le thorax. Le chauffeur, qui s’était glissé à l’extérieur de la voiture, la contourna pour récupérer le laser. Je roulai sous la jeep. De part et d’autre du véhicule, nous étions tous deux immobiles. Je me relevai, il pointa son arme sur moi. Fargo vint alors planter ses serres dans son crâne. L’homme se mit à hurler. Je projetai ma lance, tel un javelot : elle le transperça de part en part. Il s’effondra.

— Un coup de main, Wave ? me demanda L’Émissaire.

— Non merci. J’ai terminé.

De nombreux corps sans vie gisaient autour de nous. Des chiffres bleutés s’affichèrent au-dessus de chacun des cadavres. Nous nous dirigeâmes vers le bord de la crevasse. Eo, toujours en contrebas, venait à notre rencontre. Dès qu’il fut à notre hauteur, sa combinaison disparut.

Léa se matérialisa.

— Heureusement que nous nous trouvons dans la version jouable d’ALE, nous reprocha la petite.

— Comment ça, « heureusement » ? répliqua Eo.

— Vous venez de tuer des gens !

— C’est eux qui ont failli nous zigouiller !

— Tu plaides la légitime défense ?

— Oui, intervint aussitôt L’Émissaire presque instinctivement.

Je les observais tour à tour, cet échange me semblait totalement irréaliste.

— Pourquoi as-tu dit « version jouable d’ALE » ? demanda alors Eo.

— ALE est un monde virtuel à part entière. Vous, vous êtes dans la version test du jeu.

Eo s’avança d’un pas et se pencha vers la gamine.

— Il existe deux ALE ?

— Non, il n’existe qu’un seul monde. Mais il y a une version jouable, les règles y sont fort différentes, ajouta-t-elle comme une évidence.

— J’ai le droit de tuer les méchants, alors.

— Tu as le droit de choisir cette option, l’informa Léa.

— Il existe une autre option ? s’enquit Eo d’un ton ironique.

— Finalement, tu aurais bien besoin d’une nounou, lâcha la gamine.

L’Émissaire et moi éclatâmes de rire, suivis presque immédiatement par Eo.

— Je n’en reviens pas, dit-il en reprenant son souffle. Tu es pleine de répartie pour une IA.

— Dans IA, quel mot n’as-tu pas compris ? lui demanda-t-elle, les yeux écarquillés comme des soucoupes.

Il pencha la tête en arrière et porta sa main droite au cœur.

— Tu as gagné, Léa, je suis vaincu, déclara-t-il, tout sourire.

Il s’approcha de la gamine et lui claqua un gros bisou sur le sommet de son crâne.

— I love you.

— Beurk, fit-elle en se frottant la tête. Pouvons-nous passer au tutoriel ?

Nous répondîmes oui tous en chœur.

— Plus vous avancez dans le jeu, plus vous gagnez des XP, mais leur valeur reste faible, car ils reflètent l’expérience que tout le monde acquiert avec le temps. Par contre, avec les combats, dans la version jouable, précisa-t-elle à l’intention d’Eo, ils deviennent indispensables, si vous souhaitez gagner. Wave, tu as obtenu 125 points, L’Émissaire 175 et toi 225 XP.

Eo s’empressa d’exprimer sa fierté avec un sourire idiot sur son visage.

— Votre jauge Santé a baissé, non pas parce que vous êtes malades ou blessés, mais parce que vous avez consommé de l’énergie physique.

— Comme si nous étions fatigués ? fit observer L’Émissaire.

— Oui, c’est exactement cela, répondit Léa. À ne pas confondre avec votre jauge Énergie qui gère l’énergie de vos pouvoirs.

— Comment fait-on pour récupérer ? demandai-je.

— Rien de tel que le repos. Vous reprenez 5 points toutes les trente minutes sans utilisation de vos pouvoirs. Ou alors, vous trouvez des packs d’énergie ou de santé qui vous ressourcent instantanément de 25 points, comme une grosse dose de vitamine C.

— Merde ! jura Eo. On a dû passer à côté dans les autres tableaux.

— À l’évidence, vous n’avez pas été très attentifs ! le taquina Léa.

Eo fulminait dans son coin.

— Léa ? demanda L’Émissaire. Quelles informations peux-tu me donner sur mon pouvoir ?

— Tu as la capacité de te transformer en animal. Cependant, toutes les espèces ne sont pas disponibles à volonté. Tu découvriras par toi-même les restrictions, ajouta-t-elle d’un ton plein d’assurance. Pour la communication, tu sais déjà qu’elle n’est possible qu’avec les ABots. Logique, quoi !

— Merci, Léa.

— À ton service, dit-elle en inclinant la tête.

— OK, c’est quoi la suite ? s’enquit Eo.

Léa reprit sa forme de médaillon. Je l’attrapai au vol. Une nouvelle flèche flotta dans les airs.

— On va d’abord fouiller les voitures, grommela Eo. On ne peut pas passer à côté des packs à tout bout de champ.

C’était bien vu de sa part. Un pack énergie se trouvait à bord du premier véhicule, dissimulé sous le châssis. D’un commun accord, Eo l’inséra dans son inventaire. Nous gardâmes chacun une arme laser.

Cela faisait plus de deux heures que nous voyagions dans ALE et la fatigue commençait à me peser. Même si les commandes par la pensée apportaient une très grande jouabilité, nous devions tout de même fournir de gros efforts de concentration afin de maitriser les interactions entre notre corps et celui de notre avatar.

Nous décidâmes d’emprunter la jeep encore opérationnelle pour nous déplacer. Une décision judicieuse, car nous pûmes traverser sans encombre de magnifiques troupeaux d’animaux sauvages. Elles se trouvaient là, les bêtes, au milieu des herbes hautes et des roseaux. J’aperçus furtivement des pelages rayés, dorés ou sombres, des cornes droites ou torsadées, des trompes et des cous tachetés. Notre voyage fut bref, mais mémorable. Arrivés à la frontière du parc, Fargo nous remercia par l’intermédiaire de L’Émissaire et fit demi-tour. Léa sauvegarda la partie.

Réunis dans la loge, nous nous apprêtions à nous déconnecter quand Edgar, la moule, apparut. Il portait toujours son vieux pantalon et son pull, banal à souhait.

— Chers aventuriers, voilà presque 48 heures que vous êtes entrés dans ALE, déclara-t-il d’un ton décontracté. Nous sommes heureux de vous annoncer que toutes les équipes sont encore en jeu. Et nous sommes enchantés de constater que vous résistez fort bien aux premières sensations. Nous vous donnons rendez-vous demain à vingt-deux heures zéro zéro précises pour un challenge d’un autre genre. D’ici là, ALE ne sera pas accessible. Reposez-vous bien !

Nous partîmes sans un mot, trop absorbés par nos pensées. Au fond de moi, j’avais un peu les boules. « Toutes les équipes sont encore en jeu », avait-il dit, ce maudit Edgar. J’avais l’impression de ne pas avoir avancé d’un pouce. Je quittai la loge.

— Ahaaaah ! qu’est-ce que tu fais ? demandai-je à ma mère, qui se tenait penchée juste au-dessus de moi.

Avais-je oublié de tourner la clé de ma porte ?

— Je viens voir si tu vis encore ! Tu sais depuis combien de temps tu es connectée ?

— Oui, maman, je sais…

— J’attends des explications !

— Ne t’énerve pas.

— Je m’énerve si j’veux !

Je déposai mon casque sur son support. Les deux garnements en profitèrent pour entrer dans ma chambre et sauter ensemble sur mon lit.

— Thomas, Hugo, dehors ! cria ma mère. Allez voir papa.

Les deux garçons descendirent de mon lit en marche arrière et sortirent sans piper mot. Courageux, mes petits frères !

— Alors, je t’écoute, reprit ma mère en se tournant vers moi. J’ai tout mon temps.

— Je me suis inscrite dans un jeu. Enfin, plus exactement dans un jeu qui est en test.

— Et alors ?

— Eh bien… j’ai comme des obligations. On travaille en équipe. Je dois être présente. Un minimum.

— Tu travailles ou tu joues ?

— Je… travaille.

— Tu es donc rémunérée ? demanda-t-elle, pensant me cramer sur ce point.

— Oui… et non.

— S’il te plait, arrête de te payer ma tête. Tu es rémunérée, oui ou non ?

— En fait, si j’arrive au bout du jeu, enfin du test, et qu’avec mon équipe nous gagnons la partie, nous serons « financièrement récompensés ».

— « Financièrement récompensés », ben voyons ! C’est légal ton truc ?

— Euh… j’sais pas trop en fait. C’est important ?

— Évidemment que c’est important !

Je ne voulais pas affronter ma mère sur ce sujet. Je savais qu’au fond, elle était tout simplement inquiète. Depuis l’arrivée des casques, aucune étude n’avait réussi encore à démontrer, faute de recul, si ces immersions totales étaient néfastes ou non pour la santé. Ma mère souhaitait donc que j’applique le fameux principe de précaution : ne pas dépasser les cinq heures par jour, faire une pause toutes les deux heures… Comme en voiture !

— Assieds-toi, maman. Et s’il te plait, écoute-moi jusqu’au bout.

Elle se posa sur le rebord de mon lit. Je m’installai sur la chaise de mon bureau.

— Je n’ai pas l’intention de passer ma vie là-dedans. C’est tout au plus deux-trois heures par jour. Quand je suis à l’école, il m’arrive de rester connectée aussi longtemps.

— Justement. Je te rappelle notre accord. L’université virtuelle, oui, à condition que pendant les vacances tu poses ton casque.

Je baissai la tête. Elle avait raison.

— Maman… soupirai-je. J’ai la chance de tester une réalité virtuelle qui va être lancée sur le marché. Je peux y accéder en avant-première ! C’est une opportunité unique que je ne pouvais pas refuser. Tu sais que j’adore ça…

Elle se releva, ouvrit le volet que j’avais fermé de moitié et jeta un coup d’œil dehors.

— Et tu as des compétences dans ce secteur ?

— C’est justement ça qui est chouette. Les producteurs ont accepté des amateurs de jeux.

Elle se tourna de nouveau vers moi, s’appuya contre la fenêtre et demanda :

— Qu’a-t-il de plus que les autres, ce jeu ?

— Il représente la planète vers 2100.

— C’est un jeu futuriste, alors ?

— Oui, mais… comment dire ? Les programmeurs proposent leur vision du monde à cette date. Donc, il n’y a pas de monstres, aliens et compagnie… du moins pas encore.

— Comment ça, « pas encore » ?

J’avais l’impression de passer un interrogatoire en règle.

— Je viens de commencer donc je ne sais pas s’il va y en avoir ou non. Mais l’idée n’est pas d’inventer des trucs farfelus, c’est plutôt une sorte d’extrapolation de nos activités actuelles et leurs répercussions sur le début du siècle prochain.

Ma mère croisa les bras, limite professorale.

— Et qu’est-ce que ça dit pour le moment ?

— Ce n’est pas brillant. De nombreux animaux ont disparu et il y a d’immenses décharges de matériels non recyclés, listai-je. On visite des endroits et l’on affr… on découvre ce que l’Homme en a fait. Au fond, c’est très instructif.

— Arrête. Tu vas presque me faire avaler que ton jeu possèderait la faculté d’être aussi éducatif.

— Mais cela pourrait être le cas ! Tu te rends bien compte que malgré toutes les infos qu’on nous balance sur l’avenir de la planète, la fonte des glaces, le réchauffement climatique ou le manque d’eau, rien ne bouge.

— Nous nous sommes bien améliorés, rétorqua ma mère comme si elle faisait de mon jeu une affaire personnelle. Si tu avais vu tout le gâchis que nous pouvions produire avant ta naissance !

— Tu as certainement raison, concédai-je, cependant nous sommes en 2025 et les pauvres sont toujours aussi pauvres. Pire encore, ils sont plus nombreux et impuissants face aux éléments qui ont tendance à se rebeller de plus en plus souvent.

— Et ton jeu, tu crois qu’il va changer les choses ?

— Les changer radicalement, non. Nous sommes trop bêtes pour cela. Mais crois-moi, vivre dans ce nouveau monde, c’est une expérience très étrange et très dérangeante. Sans doute que certains d’entre nous verrons le monde réel d’une autre manière.

Je me demandai ce qu’il avait changé pour moi. Jusqu’ici, je devais bien l’avouer : je n’avais pas changé d’un iota.

J’avais dû être convaincante, car ma mère décroisa les bras et poussa un soupir las, vaincue.

— Bon, fais attention à toi. C’est tout ce que je demande. Suis les consignes de sécurité, alimente-toi correctement et…

— Va au sport. Je sais, ma petite maman. D’ailleurs, je m’y rends demain.

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